LA QUESTION MICHEL SERVET. partie N°IV

Publié le par didier Le Roux

 

III. Histoire de la question Servet.

 

 

 

Le lendemain du supplice, cette question naît de la joie sauvage de Calvin, de son besoin de justification, de ses explications embarrassées, enfin de l'applaudissement des Eglises officielles et de la plupart des chefs de la Réforme (Cf Tollin. op, cit., trad. Picheral-Dardier, passim ; Bossert, p. 173 et sq,  ; Hist. gén. De Laviesse et Rambaud, p. 518-519. Parmi les protestations isolées, il faut citer celle de Nicolas de Zurkinden, qui fut la première à parvenir à Calvin après son auto-apologie,) notamment de Melanchthon.

A la Déclaration ( Defensio orthodoxe fidei de sacra Trinitate contra prodigios errores Michaelis Serveti Hispani, ubi ostenditur hoereticos jure gladii coercendos esse, 1554. (Trad. Franç. La même année : Déclaration, etc…) de Calvin, parue en 1554, et où il revendique le "droit du glaive' contre les hérétiques, Castellion déguisé sous le nom de Bellius, répondit publiquement que le petit Traité des hérétiques (De hoereticis an sit persequendi, 1554,) en faveur de la tolérance : c'est de Bâle que partait ce mouvement d'opposition, de Bâle où tout un groupe de réfugiés italiens et français était prêt à soutenir les idées de Bellius comme aussi celles de Servet.

Une riposte de Théodore de Bèze qui étend, lui, le châtiment jusqu'à ceux qui "demandent l'impunité pour l'hérésie" (En 1555, fut exécuté le plus jeune des frères Berthelier, déjà suspect et tancé pour avoir "mal parlé de la justice qu'on avait faite de Servetus",) est à peine parue (De hoereticis a civili magistratu puniendis, 1554,) que Castellion s'en prend directement à Calvin dans un dialogue dont le Sénat de Bâle interdit l'expression : " Pleurons sue l'Eglise papiste qui ne peut vivre que de violence !" s'écrie Calvin. Et Vaticanus de répondre : "Tu as écrit ces lignes les mains dégoûtantes du sang de Servet." A travers ces polémiques, la question s'élargit cependant ; on s'occupe maintenant d'une thèse abstraite : y a-t-il un droit de punir les hérétiques ? La personne de Servet n'est plus, momentanément, au premier plan, dans les controverses devenues spéculatives. Mais la lutte n'en est pas moins vive entre les adversaires de la tolérance et ses partisans. Les premiers accusent les seconds de défendre l'hérésie sous couleur de défendre les hérétiques ; ils se demandent qu'on ait plus d'égards aux brebis qu'aux loups ; ils déclarent qu'on ne peut trouver de tourment correspondant à l'énormité du crime d'hérésie ; ils posent le question de savoir si le magistrat peut punir, en tant que gardien de la discipline extérieure à laquelle est mêlée la Religion. Sur chacun d ces points, il y a de vives répliques du parti adverse. Chacun cherche à s'abriter sous des autorités anciennes et contemporaines. Et le débat se prolonge et a d'infinies répercussions (Cf. Sébastien Castellion, par F. Buisson, Paris 1892, fin du T. I et début du T. II.)

          Au début du XVII siècle, faut-il apercevoir, dans le langage de certain druide de l'Astrée, un écho de la doctrine de Servet, laquelle se serait transmise secrètement dans la famille d'Honoré d'Urfé ? (Revue Chrétienne, 3°série, VII, pp. 226 et 289, art. de M. Chevrier ; il a été critiqué par le chanoine Roure dans une Congrès du 21 février 1908, aux Facultés catholiques de Lyon.) Comme l'observe naguère l'érudit le plus courant de la vie d'Honoré d'Urfé, l'auteur de cette hypothèse est mort "avant d'avoir achevé sa démonstration." Mais si la trace des idées de Servet est difficile à reconnaître, en revanche, on continu, au XVII° siècle, d'être attentif à la thèse de ses accusateurs. Et quand las calvinistes se plaignent des rigueurs dont ils sont victimes, c'est toujours cette thèse qu'on leur oppose. "Ceux qui s'en servent les premiers, observe ironiquement Bayle, en retirent de grands avantages, et pendant qu'ils sont les plus forts, cela va la mieux du monde, mais quand ils sont les plus faibles, on les accables de leurs propres inventions" (Dict.  Hist. et écrit., 3°édition, p 595.) C'est à peine, du reste, si Bayle fait quelque allusion passagère à Servet dans l'article Calvin de son Dict. hist. et critique ; à Servet lui-même il ne consacre pas d'article, et son silence, dont on ne perse pas la raison, paraît étrange. Allwoerden le remarquait déjà en 1727.

Au XVIII° siècle, pendant que les érudits, de la Roche, Mosheim, d'Artigny commencent de recueillir des documents sur la victime de Calvin, la question de la tolérance est plus que jamais à l'ordre du jour ; le cas de Servet sert d'exemple à Voltaire dans son Essai sur les mœurs (cxxxiv) et dans sa correspondance où, sur ce point, abondent les inexactitudes. A cette propagande philosophique, le déisme trouve certainement son compte. "Il semble aujourd'hui, dit Voltaire, qu'on fasse amande honorable aux cendres de Servet ;  de savants pasteurs, des églises protestantes, et même les plus grands philosophes ont embrassé ses sentiments et ceux de Socin. Il ont été encore plus loin qu'eux ; leur religion est l'adoration d'un Dieu par la médiation du Christ." Voltaire exagère ici, du reste, comme le fera plus tard Tollin, l'influence de Servet n'ont-ils pas eu une action plus radicale et plus tangible ? Le problème est à examiner au moins.

Au XIX° siècle, on s'occupe de Servet en Suisse, en France, en Espagne, en Allemagne et en Angleterre, son nom devient un symbole, celui de la libre raison persécutée par les fanatismes. A côté des érudits patients et silencieux qui, tout en s'apitoyant sur l'infortune de Servet, publient les collections et les travaux qui serviront à bâtir solidement le livre définitif, qui manque encore, il y a les propagandistes dont la critique, souvent unilatérale, ne dédaigne pas l'hyperbole dans la louange, et pour qui les défauts très réels de Servet n'existent presque plus.

Pour eux il ne fut exalté et fiévreux, ni vagabond, ni agressif, ni obstiné, ni sournois, mais seulement vif et curieux, zélé comme un apôtre, ferme, patient, habile ; son mysticisme d'illuminé est de la piété toute pure ; ses contradictions et ses réticences, ses mensonges dont le péril encouru atténue simplement la gravité, s'évanouissent devant la vision horrible de son bûcher. Ce fut un martyr, un "héros", le "Copernic" de l'homme et de la circulation de la vie, un de ces " hommes de divination scientifique, comme on en compte à peine douze dans l'histoire de l'humanité" : ainsi parlent Michelet, Elisée Reclus, pour ne citer que les plus illustres lyriques.

De là est née à Genève, au lendemain des échauffourées syndicalistes dont les chefs avaient inauguré un mouvement et une souscription en l'honneur de Servet (Les éléments anarchiques présentèrent et firent voter au Congrès international de la Libre-Pensée (14-17 septembre 1902) une motion tendant à élever une plaque commémorative à Servet. Avant et après le Congrès, les fonds furent, d'ailleurs; centralisés à Bruxelles par la Fédération de la Libre-Pensée,) au lendemain de la Congrès de Brunetière sur Calvin, qui avait ému, on s'en souvient, tous les milieux protestants, de là est née la pensée d'une réparation solennelle qui confondrait dans le même hommage la victime et le bourreau. L'érection du monument expiatoire en 1903 devait rendre possible une glorification de Calvin, lors du quatrième centenaire de sa naissance, en 1909, par une sorte de liquidation anticipée de son "erreur" (M. Dide l'insinue clairement, p. 308.)

De là est né à Vienne, en Dauphiné, par l'initiative de M. Monot et de la Société de la libre pensée, le comité de patronage qui a organisé les fêtes de 1905 et de 1907 et prépare l'élection prochaine d'une statue à Servet, statue dont la maquette a déjà été présentée et acceptée. Des sommes importantes ont été recueillies, souscriptions officielles ou privées. Le gouvernement, certaines municipalités, plusieurs hommes politiques, les journaux qu'ils soutiennent, un certain nombre aussi de professeurs et d'écrivains, encourageant nettement ce projet (Cf. le Procès de Lyon du 11mars 1907, et celui du 13 novembre 1907 qui fait appel à l'action des instituteurs : " Dans le but d'intéresser à cette œuvre… Tous les habitants de la région, des listes de souscription sont envoyées par le secrétariat du Comité à l'instituteur dans chaque commune. L'instituteur est, selon la parole de Victor Hugo, le flambeau de la vérité : il guide et éclaire. Nous comptons sur lui, etc…"

De là sont nés les projets de Henri Rochefort et du journaliste espagnol Lapuya : Servet aurait aussi sa statue à Paris et à Saragosse (Savigné, Le sarani M. Servet, p. 61.)

Et voici qu'à Genève même le monument expiatoire, avec sa curieuse inscription ("Fils reconnaissant et respectueux de Calvin, notre grand Réformateur, mais condamnant une erreur qui fut celle de son siècle et fermement attaché à la liberté de conscience selon les principes de la Réformation et de l'Evangile, nous avons élevé ce monument.",) ne paraît plus suffire. Un comité international, ayant M. Dide pour président et des membres de tous les pays, s'y est formé pour glorifier Servet et élever un autre monument, plus digne de l'apôtre " de la libre piété et de la libre Inquisition" (Débats, 4 novembre 1907.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

S'il ne s'était s'agi que de célébrer, chez Servet, une érudition très réelle, l'étonnante curiosité de son esprit, peut-être n'aurait-on pas songé à lui préparer une apothéose. On pourrait dire, en effet, qu'assez d'hommes illustres, écrivains, inventeurs, savants incontestés, nés en Suisse ou en France, y attendent encore un monument, et qu'il y a pas de raison de 'statufier' d'abords un étranger. A quoi il serait non moins aisé de répondre que "la science n'a pas de frontière", qu'il est bon de l'honorer partout, et donc, que rien n'empêche d'ouvrir la série par l'Espagnol Michel Servet, sauf à faire ensuite ce qu'on pourra pour les gloires nationales ou locales…

Raisons pour et contre sont tirés ici de points de vue, d'impressions, de circonstances particulières, et ne dispensent pas des considérations suivantes :

 

1. Il serait bon de se demander si Servet n'est pas "un penseur critique, un investigateur empirique" (Harnack), un amateur universel, comme l'étaient beaucoup d'écrivains de la Renaissance, avant d'être un savant, au sens très spécial que l'on prête aujourd'hui à ce mot. Pour avoir donné une bonne édition  de Ptolémée, pour l'avoir enrichie de notes et de tables,  peut-il disputer à plusieurs de ses contemporains, Sébastien Müster, Oertel, par exemple, l'honneur d'avoir été le plus fameux  géographe de son temps ? Même Oronce Finé (Cf. L. Gallois, De Orantio Finoeo gallico geographe Paris, 1890,) malgré ses préjugés osait déjà secouer l'autorité de Ptolémée, que la fin du siècle verra bien ébranlée. La mérite, en particulier, d'avoir créé la géographie comparée ne demeure t-il pas, du reste, au XIX siècle, à Alexandre de Humboldt, surtout à Karl Ritter ?

Aussi bien, c'est un autre terrain, plus favorable assurément, que l'on cherche à glorifier le "savant". Il aurait entrevu, le premier, la petite circulation ou circulation pulmonaire : la Realencyclopedie de Hauck (1907) dit même : la double circulation !

 

Qu'il y a-t-il là-dessus ? les doctes ne s'accordent pas absolument entre eux (V. par ex. la discussion Chéreau-Dardier, op. cit. de Tollin.) Il y a du pour et du contre

A. Pour : C'est un fait que le Christianismi Restitutio contient au premier traité, 1. V, sue le Saint Esprit, trois pages où il est question de la formation et de la circulation du sang.

Dans ces pages qui excitaient l'admiration de Flourens (Journal des Savants, avril 1851,) Servet explique " que le sang sortant du ventricule passe dans les poumons par la veine artérieuse (artère pulmonaire), qu'il s'y mêle à l'air inspiré, qu'il s'y décharge des matières "fuligineuses", et qu'en se versant dans l'artère veineuse (veine pulmonaire), il est attiré dans le ventricule gauche pour former ce qu'il appelle 'l'esprit vital" après Gallien. Il sait donc que les deux ventricules ne communiquent pas et que le sang subit dans les poumons une élaboration importante (Voici, d'après le fac-similé de la Christ. Resti., seul à notre portée, les lignes importantes du texte latin : "…Fit autem communicatio haec non per perietem cordis medium, ut vulgo creditur, sed magno artificio a dextro cordis ventriculo, longo per pulmones ductu, agitatur sanguis subtilis, a pulmonibus praeparatur, flavur efficitur ; et a vena arteriosa in arteriam venosam transfunditur. Deinde in ipsa arteria venosa inspirato aeri miscetur, expiratione a fuligine repurgatur… A pulmonibus ad cor non simplex aer sed mistus sanguine mittitur per arteriam venosam : ergo in pulmonibus fit mixtio. Flavius ille color a pulmonibus datur sanguini spitituoso, non a corde. In sinistro cordis ventriculo non est locus capax tantae et tam coppiosae mixtionis nec ad flavum elaboratio illa sufficiens", pp. 170-171.)

C'est un second fait que l'Italien Colombo n' décrit ensuite plus exactement dans le De re antomica, le même phénomène qu'en 1559, six ans après la mort de Servet ;  que Vesale ne parle qu'en 1555 de l'imperforation d u cœur (Richet, R. D. M., 1er  juin 1879,) quoiqu'il ait pu la découvrir avant.

B. Contre : C'est un fait aussi que Colombo ne cite pas Servet et qu'il croit apporter sur la marche du sang, des données que personne, di-il, n'a "observées ni marquées par écrit." Cette inexactitude est-elle aussi un mensonge ? Et ce mensonge couvre t-il un plagiat ? Avant d'admettre une hypothèse si défavorable, il est naturel de réfléchir et d'hésiter. D'autant plus que si Colombo a pu, en toute rigueur, "plagier" la Christ. Restit. Après 1553 (Mais, dit M. Tannery, professeur au Collège de France," il est peu que les écrits théologiques de Servet, qui paraissaient clandestinement, aient été connus de Mateo Bealdo Colombo de Crémone". Hist. gén. De Lavisse et Rambaud, T. IV, IV, p. 321,) d'autres savants, des Italiens surtout, et au même titre que lui, auraient pu avoir ce livre, s'apercevoir des emprunts, protester enfin, sinon en faveur de Servet, puisqu'on veut invoquer ici la crainte de l'Inquisition, du moins contre l'attribution que Colombo se faisait ainsi de la découverte. Harvey, qui mourut en 1658, et passa la plus grande partie de sa vie en Angleterre, n'avait, semble t-il, rien à y redouter de l'Inquisition !

Quand à la comparaison des textes de Colombo et de Servet, vraiment elle prouve peu : les tours et les mots employés dans les deux descriptions, loin qu'ils soient identiques, présentent une similitude assez lointaine, et qu'expliquerait suffisamment la nécessité de traduire les mêmes faits dans un langage technique, au moyen d'un vocabulaire réduit.

C'est un fait moins sûr que la doctrine de Gallien aurait conduit Servet à la découverte : toutefois notons, à titre au moins de curiosité, qu'on imprima, chez Gryphe, à Lyon, en 1538, une traduction du De natura hominis (Nemesii Philosophi Clarissimi de natura hominis liber utilissimus, Geogio Valla Placentino interprete, Lugduni apad Seb. Gryphium, 1538, surtout p. 113-123, etc. (le Texte original grec de la P. L. de Migne, T. XL., est précis.) de l'évêque Némésius (V° siècle) qui s'inspire de Galien. A cette date surtout, Servet put et dut le lire : or, dans ce livre, au milieu de vues très générales et qui n'atteignent pas la précision descriptive de Servet, il y a des détails curieux et suggestifs sur les phénomènes connexes à celui de la circulation.

Peut-être la découverte était-elle dans l'air : l'apparition des écrits de Servet, Colombo, Vesale, à quelques années de distance, suggère cette impression. Servet aurait alors simplement recueilli une doctrine d'école, en train de se faire jour, au moment où lui-même étudiait et avait encore la facilité de voir et d'expérimenter, avec ses maîtres (Tout en demeurant favorable à Servet, M. Wickersheimer, dans un article récent de la France médiévale (25 nov. 1907), parait se rallier à l'idée d'une découverte simultanée ou collective.

Ce qu'il y a de plus grave, c'est l'examen intrinsèque des passages de Servet, explique la circulation pulmonaire. Nulle part il ne donne cette explication comme une nouveauté ; s'il avait cru dire quelque chose de nouveau, lui, médecin jadis en discussion avec la Faculté, ne l'eût-il pas dit avec ampleur ? Or, c'est dans un livre de théologie, par manière de digression, qu'il aborde ce sujet. "J'ajouterai ici une divine philosophie", déclare t-il, et cette philosophie porte d'abord sur la formation de l'âme et du sang, de l'âme insufflée de Dieu à Adam,"qui n'est pas principalement dans les parois du cœur, dans la masse même du cerveau et du foie, mais dans le sang," ainsi qu'il l'aperçoit dans l'Ecriture. "Vous la comprendrez aisément (cette philosophie), avait-il ajouté aussitôt, si vous avez quelque expérience de l'anatomie ("Divinam hic philisophiam adjungam quam facile intelliges si in anatome fueris exercitatus", p. 169.)"

Quand il parla plus loin de la perforation du cœur, c'est comme d'une croyance "vulgaire", ut vulgo creditur, ce qui n'exclut donc pas, chez les doctes, une croyance opposée. Achevant sa description, il se préoccupe enfin, de rappeler qu'elle ne contredit pas Galien ("Si quis baec conferat cum lis scribit Galenus, L. 6 et 7, de Usu partuim, veritatem penitus intekkiget ab ipso Galeno non animadversam", p. 171.)

Conclusion : on ne peut actuellement déciderai le doute qui subsiste sera dissipé dans le sens de la présomption en faveur de Servet. Question débattue, question à débattre encore, et dont la solution ne dépend pas seulement de la compétence du médecin, ou de la sagacité du critique, mais de la collaboration de leurs deux méthodes.

 

2. Mais, dans l'idée d'un bon nombre d'organisateurs du mouvement en l'honneur de Servet, il s'agit aussi, et davantage, de fêter la "victime du fanatisme". Sa statue doit s'élever en face des hommes appartenant aux diverses confessions religieuses comme un reproche, en face de tous comme une perpétuelle leçon de choses anticléricale. C'était ce que souhaitait Voltaire pour la jeunesse de Vienne : "les jeunes gens de cette ville, écrivait-il de Ferney, auront fait un grand pas vers la sagesse, lorsqu'ils commenceront à rougir de l'atrocité de leurs ancêtres à l'égard du malheureux Servet (Du 16 avril 1755 à l'abbé du Vernet;)"

 

Certes, les libres penseurs ont quelque raison de chercher dans l'auteur du Christianismi Restitutio un précurseur. C'est lui qui, suivant un mot de Harnack que nous avons déjà rappelé, voulut faire faire à la Réforme le pas décisif. Logique avec son système, Servet devait ou demeurer dans le Catholicisme ou aller à la libre pensée en franchissant l'étape du Protestantisme. "C'est se faire une idée très bornée et très spéculative de Luther que de célébrer en lui l'homme des temps nouveaux, le héros d'une épique ascension, le créateur de l'esprit moderne. Si l'on veut voir de tels héros, il faut aller à Erasme et à ses amis, ou à des hommes comme Denck, Servet et Bruno. Dans la périphérie de son existence, Luther fut une figure de vieux Catholique du moyen âge (Harnack, Loc, cit,. p.692.)"

Pourtant Servet ne fut pas un libre penseur bon teint. Plusieurs de ses administrateurs paraissaient même l'avoir senti, trop de  religion réelle se mêlait à ses divagations théologiques pour que sa mémoire s'accommode d'un hommage venu de l'anticléricalisme pur. Cet hérétique ne croyait plus à beaucoup de choses, il croyait cependant à l'Ecriture dont il ne voulait même connaître que les sens littéral, il croyait à Dieu, à Jésus Christ, aux démons et aux anges. La liberté d'esprit qu'il montrait sue d'autres points s'alliait à d'étranges superstitions que ni les hommes vraiment religieux ni les libres penseurs ne voudraient louer : par exemple il fondait sa mission de réformateur sue des rêves et des calculs et des calculs millénaristes : "Vous y trouverez qu'il est question des hommes qui dirigent la lutte, qui versent leur sang pour rendre témoignage au Seigneur. Je sais avec certitude que je dois mourir pour cette cause."

Emouvante prévision, sans doute. Sur quoi se fonde-t-elle ? M. Schneider l'a noté dans sa Congrès de Wiesbaden (Scheider, Loc, cit,. p.18,) : "Il lut (dans l'Apocalypse) que trois années et demie ou 1260 jours, le temps de la désolation devait durer, désolation dont le Christ avait déjà parlé d'après Daniel (Servet acceptait l'Apocalypse comme canonique, à l'encontre de Zwingli et de Luther qui la déclaraient non biblique.) Alors devait recommencer la lutte de Saint Michel et de ses anges contre le dragon Or lui-même avait reçu au baptême le nom de Michel (C'est dans cette pensée qu'il voulut faire commencer l'Impression de la Christi. Resti. Le jour de la Saint-Michel de l'année 1552.) Depuis Constantin jusqu'à l'époque où il vivait, plus de 1200 ans s'étaient écoulés. Donc le rétablissement du Christianisme par Michel était proche. Partant de ces idées, il composa l'œuvre capitale de sa vie : Restitutio Christianismi."

De là le ton prophétique de nombreuses parties de son livre. Son imagination exaltée, appuyée sur une érudition composite et indigeste, aperçoit le règne, la révélation de l'Antéchrist comme présente, révélationejus jam nune proesens. L'Antéchrist, la Bête, Moloch, lisez toujours : le Pape, luttent contre les Saints ; mais la lutte est engagée contre l'Antéchrist, les temps sont révolus et la victoire est chose actuelle, de nostra victoria. De tout cela, en achevant la Christianismi Restitutio, il dénombre jusqu'à soixante signes distincts.

Enfin la libre pensée ne saurait songer à inscrire au pied de la statue de Servet, ces graves réflexions tracées par lui sous la menace de la mort, et donc sincères, à moins qu'on ne veuille indûment suspecter sa bonne foi en un tel moment : "En toutes les autres hérésies et en tous les autres crimes, n'en a point si grand que de faire l'âme mortelle. Car à tous les autres, il y a espérance de salut, et non point à celui-ci. Qui dit cela, ne croit point qu'il y a un Dieu, ni justice, ni résurrection, ni Jésus Christ, ni Sainte Ecritures, ni rien : sinon que tout è mort, et que homme est beste sont tout un? Si j'avais dict cela, non seulement dict, mais escript publicament pour enfecir le monde, je ma condénarés moy mesme à mort," (cité par M. Herroit dans son discours de Vienne, d'après Saisset. Ce texte se trouve déjà dans Allwoerden, historia M. Servet, p, 91.)

 

La mémoire de Servet s'accommoderait-elle d'un hommage venu des catholiques ? Assurément non. Pour eux, ils honorent volontiers dans Michel Servet l'érudit, le chercheur, surtout la savant, dans la mesure où il est dénombré que ce titre, souvent prodigué, lui est acquis.

Même cette mesure largement faite, à moins de naïveté ou de duperie, ils ne pourraient participer à la glorification d'un adversaire déclaré de leurs croyances, qui niait leurs dogmes essentiels sciemment, habilement, trop habilement même, car il profita du séjour qu'il faisait à Vienne, sous la protection et presque sous la toit de l'archevêque Palmier, pour composer, écrire, faire imprimer secrètement un livre contraire à la foi reçus dans l'Eglise, foi qui était celle de son hôte et de son ami.

Les catholiques n'en regrettent pas mois les rigueurs auxquelles les mœurs autant que la législation du siècle astreignirent les juges de Vienne. Ils se souviennent, du reste, que Matthieu Ory n'agit que sur une dénonciation extérieure et répétée, après une enquête minutieuse. Ils se rappellent la conduite de l'archevêque Palmier qui, non content, semble-t-il, d'avoir pardonné les premières erreurs de Servet, voulut user de modération dans la procédure devenue nécessaire contre l'ami indélicat : une première instruction déclarée insuffisante, l'arrestation tardive, la prison adoucie, l'évasion probablement facilitée…

Ce n'est pas qu'aujourd'hui plus qu'autrefois les catholiques refusent de croire et de dire qu'il y a de véritables crimes d'idées, dont les victimes sont plus à plaindre que les auteurs, fussent-ils sincères, crimes qui ont pu être commis lesquels il faut garder la société religieuse comme la société civile, loin qu'il faille accorder, au contraire, des réparations à celui qui les a commis. (M. Doumergue, aux fêtes de Genève (1903), s'est de mandé ce qui arriverait si l'Eglise érigeait un jour un monument expiatoire, en l'honneur de la Saint- Barthélemy, de 'Inquisition, etc. sur ces questions que n'a pas pour objet la présente étude, on se bornera à renvoyer aux brochures de la collection Science et Religion [Bloud]. Rappelons aussi parmi les travaux catholiques : l'Inquisition de M. Vacandard ; l'art. sur la répression de l'hérésie, dans les Quest. d'hist. et d'archéol. De M. Guiraud, prof. A l'Université de Besançon ; l'art. de Gerin sur Innocent XI et la Révocation de l'édit de Nantes, dans la révérend des Quest. hist. ; la Saint-Bartthélemy de H. de Ferrière, 1892, etc., etc. Quelques tracts populaires, très courts, ont été publiés par le Petit Démocrate de Limoges, par les Questions actuelles, etc.) Sensibles au malheur personnel du condamné, émus de piété profonde devant ses larmes et ses cris, priant Dieu qu'il fasse la lumière dans l'intelligence égarée, qu'elle bénéficie du moins auprès de la Miséricorde infinie de son effort vers la vérité, s'il fut loyal, les catholiques s'inclinent néanmoins devant la triste nécessité du châtiment et devant la loi d'expiation : mystère profond que les justices humaines acceptent de fait dans nos sociétés laïques, sans que leurs philosophies parviennent à l'expliquer…

Seulement, alors même qu'ils rappellent ces choses, les catholiques se réjouissent que, de plus en plus, les fautes de l'esprit ne soient atteintes que par des peines spirituelles, que la douceur mieux sentie de l'Evangile ait peu à peu effacé de l'histoire les sévérités des légistes, et que le vieux principe : l'Eglise a horreur du sang ne souffre pas de dommage dans nos société contemporaines (Cf. Mgr d'Hulst, Conférences de Notre-Dame,  1895, pp. 386-387 et Mgr Baudrillart, l'Eglise Catholique, la Renaissance et le Protestantisme, p. 222 et sq.) Bossuet, que rappelle d'Artigny, écrivait un jour : "Le droit est certain, mais la modération est nécessaire." Les catholiques, avec Bossuet, ne renient pas le droit ; et, pratiquement, ce qu'ils appellent aujourd'hui modération, équivaut, dans un monde où l'unité de foi a disparu, au non-usage du droit de contrainte matérielle.

 

Restent les protestants. Libéraux, surtout conservateurs, ils cherchent à définir leur attitude dans la question Servet. Ne dissimulons pas combien pas combien de problème est embarrassant pour eux. Le double principe, à leurs yeux fondamental, du libre examen et de la tolérance, que la Réforme veut voir par un de leurs fondateurs et de leurs chefs le 27 octobre 1553. Par lui, ils reprenaient, au moment même où elle allait commencer lentement de tomber en désuétude dans les gouvernements catholiques, la violente tradition du moyen âge. Calvin, il est vrai, en tenait pour le droit du glaive. N'importe : son rôle d'espion, de délateur déguisé, faisant appel à lui, hérétique à l'Inquisition, son rôle de procureur et bourreau soulève le cœur. Nous comprenons que l'on reparle de monument expiatoire. Mais alors, et si l'on s'en tient à l'idée de "réparer", ce n'est pas à Saragosse, à Vienne ou à Paris qu'il devrait naturellement s'élever : c'est à Genève.

Quoi qu'il en soit, du reste, du second projet genevois, on s'efforce vainement de concevoir comment la question Servet pourrait devenir un bon terrain de propagande Protestante.

Et il faut souhaiter, au surplus, que le culte de Servet n'aboutisse jamais, sous prétexte de tolérance, à une explosion nouvelle d'intolérance et de passions antireligieuses.

 

 

 

APPENDICE

 

Ouvrages de Michel Servet (de Villeneuve).

 

De Trinatis erroribus libri VII, per Michael Serveto, alias reves, in-8°, Haguenau (chez Cesserius ou Setzer) 1531, (B.N.., réserve D, 4.947) ;

2° Dialogorus de trinitate libri duo, per Michaelem Seveto, alias Reves, in -8° Haguenau (chez Cesserius), 1532 ;

Claudii Ptolomae Alexandrini geographicae Enarrationis libri octo ; ex Bilibaldi Pirckemeri translatione sed ad groeca et prisca exemplaria a Michaele Villanova jam prinum recogniti, etc…, in folio, Lyon, Melch. Et Gasp Trechsel, 1535. L'édition plus complète de 1541 (chez Hugues de la Porte, Lyon) se trouve dans la bibliothèque de M. de Terrebasse ;

Brecissima Apologia pro Campeggio in Leonardum Fuchsum, 1536 (cité par Tollin qui l'a connue partiellement) ;

Syruporom universa Ratio ad Galeni censuram diligebter expotia, etc. Michaek Villanovano auctore, in-8°, Paris, chez Simon Colinaeus, 1537 (B.N., édition de 1537 ; Te 151, 1383) ;

6° Apologetica Disceptatio pro Astrologia, 1538, (B.N. Ed. s.f.n.d. Réserve V, 2.232) ;

Biblia sacra ex Sanctis Pagnini translatione, etc…, in-fol. Lyon, Hugues de la Porte, 1542 ;

Christianismi Restitutio : Totius Ecclesiae apostolicaead sua limina vocatio, in integrum restitutia cognitione Dei, Fidei christianae, Justificationis nostrae, Regenerationis Baptismi et Coenae Domini manducationis, restituto denique nobis Regno caelesti, Baylonis impiae captivate soluta at Antichristo cum suis penitus deztructo, in-8° de 734 pages, avec initiales de l'auteur seulement à la dernière page, M. S., 1553.

On a un exemplaire de ce livre à la bibliothèque nationale de Vienne en Autriche et à celle de d'Edimbourg.

Il existe aussi une édition fac-similé publiée à Nuremberg en 1791 par les soins de Gottlieb von Murr. (Nos références, en général, sont données d'après l'exemplaire que possède M. H. de Terrebasse ; plusieurs ont été collationnées par M. l'bbé Lanfrey.)

La cote de la Bivli. Nationale pour l'exemplaire qu'elle possède est : Réserve D2, 11.274.

Une traduction allemande de la Christianismi Restitutio existe en Allemagne ; elle a pour auteur le docteur B. Spiess (3 vol., Wiesbaden, 1892-1896).

Enfin Audin, Hist. de Calvin, T.2, P. 267, attribue à Servet, inexactement sans doute, le Theaurus animoe christianae, ouvrage souvent traduit et très répandu, qu'il aurait publié sous le nom de Desiderius Peregrinus. 

 

 

 

 

  


didier Le Roux


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