LA QUESTION MICHEL SERVET.

Publié le par didier Le Roux

M. Bouvier Claude, en 1908, a fait paraître son travail biographique sur Michel Servet, sous forme de réflexion appuyée par de nombreuses références citées. C'est une richesse d'informations qui viennent confirmer et approfondir les différents biographes, qui se sont essayés à nous présenter, avec le plus de justesse possible, la vie de Michel Servet. M. Bouvier n'a pas manqué de réaliser une critique éclairée de certaines avancées, tout en émettant, toutefois, des réserves quant à son avis, le bon sens le réclame. A ma connaissance, cet ouvrage n'est jamais paru sur Internet et mérite d'être connu de nos contemporains qui ont à cœur de mieux comprendre ce personnage atypique qu'était Michel Servet, et "d'apprécier" ce que pouvait être l'intolérance d'alors. L'auteur, en forme de conclusion, terminait cet ouvrage par cette phrase qui, peut-être, est encore d'actualité en 2007 : " Et il faut souhaiter, au surplus, que le culte de Servet n'aboutisse jamais, sous prétexte de tolérance, à une explosion nouvelle d'intolérance et de passions antireligieuses."
   

 

 

 

  

LA QUESTION MICHEL SERVET.

  

 

Petite  introduction bibliographique.

  

Un écrivain allemand assurait en 1904 que, sur la vie de Servet, "nous en savons encore moins aujourd'hui qu'on ne croyait le savoir, il y a douze ou quinze ans," à l'époque où il était étudiant. (Scheinder, Michel Servet, wiesbaden, 1904, p.6.) Il y a peu de paradoxe et beaucoup de vérité dans cet aveu : Michel Servet demeure un personnage aussi énigmatique pour la postérité qu'il le fut sans doute pour ses contemporains. C'est pourquoi, à l'heure où nous sommes, tout essai biographique, toute étude, (même élémentaire, comme celle-ci entend le demeurer,) ne peut être présenté que modestement au public.

Déjà, cependant, l'on commence à entrevoir quel parti il y aurait à tirer des articles, brochures, travaux jusqu'ici publiés, pour construire à la longue une œuvre plus solide et plus durable. Et à qui demande où se renseigner sur Servet, il semble même qu'on puisse fournir quelques indications utiles, déblayer un peu les voies d'accès. C'est ce qu'il importe, d'abord, de faire sommairement ici, tout en laissant au lecteur pressé le loisir de franchir ces préliminaires arides, mais presque indispensables.

I. Pour une information rapide et provisoire, il suffirait à la rigueur de consulter l'article (excellent encore,) de la biographie Universelle de Michaud sur Servet Michel, article dont la biographie était poussée aussi loin que possible : puis les chapitres concernant l'affaire Servet dans les biographies de Calvin, par exemple le clair quoique tendancieux résumé de Bossert (Caloin, de la Coll. Des grands écrivains, 1906,) ou les pièce apportées par Audin dans le T. II de son histoire de Calvin (souvent inexacte, mais en somme moins vieillie qu'on ne croit sur bien des points.) Ces volumes sont à la portée de tous. On pourrait aussi parcourir avec fruit quelques-uns des écrits de simple vulgarisation, publiés à l'occasion des fêtes de Genève (1903) ou de Vienne (1907), sans perdre de vue que leurs auteurs se réclament pour la plupart de la libre pensée ou du Protestantisme libéral. Citons en particulier : le Journal de Genève (n°2 novembre 1903,) qui relate l'inauguration du monument expiatoire et les discours du pasteur Choisy, des professeurs Chantre et Doumergue, la Congrès substantielle du professeur Schneider, intitulée Michael Servet, Wiesbaden, 1904, la brochure de E.-J. Savigné Le Savant Michel Servet, victime de tous les fanatismes,  Vienne, 1907, etc… Enfin le récent volume de M. Aug. Dide, Michel Servet et Calvin, Paris, 1907, peut être aussi considéré, mal gré ses développements, comme un œuvre de circonstance et de propagande. Parmi les documents d'origine Catholique faciles à se procurer, il faut citer à part : les Questions actuelles (14 nov. 1903,) qui ont apporté un bon et impartial résumé d'articles parus soit dans la Revue des Deux Mondes (T. XXI,) sous la signature d'E. Saisset, soit dans le Revue des Quest. Historique (1er octobre 1881,) sous la signature de J. Vuy, dans la collection Science et Religion, voir aussi J.  Rouquettte, Les victimes de Calvin, consulter enfin l'art. du Kirchenlexion,  Freiburg in Brisgau.

II. Pour une étude plus directe et plus approfondie, il serait nécessaire d'aborder, en outre, les travaux plus considérables, (ou plus ancien ou plus rares,) de Vigand (Servetianismus, Koenigsberg, 1575,) à la fin du XVIème siècle, de Michel de la Roche (Bibliothèque anglaise, Amsterdam, 1717, 1er partie (trad. Du même ouvrage paru en 1711 à Londres dans les Memoirs of Litteraturs.) C'est une des sources favorites de d'Artigny,) Boysen (Historia Serveti, Wittemberg, 1712) ; Alwoerden (Historia Micheli Serveti, Helmstad, 1727, avec portrait soigné de Servet) ; Mosheim (Surtout Versuch einer vollstandigen und unparteiischen Ketzergeschicte : et Geschichte des beruhmten sp. Artztee M. Servetto, Helmstadt, 1748) ; l'abbé d'Artigny (XVIIIéme siècle.) ; les publications du XIXéme siècle, où ces premiers travaux ont été souvent utilisés, celles de Treschel (Die Protestatishen antitrinitarien vor Faustus Socin, Heibelberg, 1839, T. I seulement, qui traite de Servet et de ses devanciers) ; Rillet de Candolle, Schadé (Etudes sur le procès de Servet, Strasbourg, 1853) ; surtout de Henri Tollin (On trouvera la biographie complète des travaux de Tollin (elle comprend à elle seule 33 numéros,) dans la brochure Michel Servet, Portrait-caractère, trad. Picheral-Dardier, Paris, 1879, pp. 54-56. L'ouvrage capital de Tollin, passionné comme tous ses écrits, est Das Lehrsystel Mich. Servert, 3 vol. Gutrasloh, 1876/78,) pasteur de Magdebourg, qui a compulser tout ce qui concerne Servet ;  enfin la grande Collection des Calvini opera, édition des professeurs Baum, Cunitz et Reuss, de Strasbourg.

 

Observons pour simplifier, que les lectures plus particulièrement utiles à l'examen impartial des problèmes envisagés plus loin sont les suivants :

1° Pour la question des découvertes scientifiques de Servet, outre les écrits de Willis (Servetus and Calvin, Londres, 1877, utile seulement pour l'examen des idées physiologiques du médecin espagnol,) de Flourens (Journal des Savants, 1854,) on verra ; D' Chéreau, Histoire d'un livre, Michel Servet et la circulation pulmonaire, Paris 1879 ; et Darbier, réponse au précédent (dans l'Appendice de la traduction de Michel Servet, Portrait-caractère de Tollin, Paris, 1879.)

2° Pour l'histoire des idées religieuses de Servet on consultera : d'abord les réponses aux interrogatoires des divers procès, les livres et lettres de Servet (v. plus loin,) puis : Geymonat, Michel Servet et ses idées religieuses, Genève, 1892 ; De Linde, Michel Servet, Een Bradoffer de Gereformeerde Inquisitie, Groningen, 1903 (critique solide de Tollin) ; E. Choisy, la Théocratie à Genève au temps de Calvin, 1901, Genève ; L. Monod, article de la Rec. Chret. 1er juillet 1903 ; le Bull. de la Soc. De l'hist. du prot. Français, passim, T. XXVII et LII ; enfin Harnack, Dogmengeschichte, T.III.

 

III. Pour l'histoire des deux procès, on se souviendra que l'abbé d'Artigny, dans ses Nouveaux Mémoires d'histoire, de critique et de littérature, Paris, 1749, pp. 54-154, a fait connaître les actes du procès de Vienne, d'après les archives de l'archevêque de cette ville, et qu'il a publié le premier les fameuses lettres de Guillaume Trie, inspirées par Calvin. "On observera, dit-il, que toutes les lettres qu'on trouve ici et dont j'ai les originaux n'ont jamais été imprimées (D'Artigny, p. 79,)." Ces pièces ayant été, depuis, détruites dans un incendie, le témoignage de d'Artigny et de première valeur.

D'autre part, les actes du procès de Genève et Plusieurs documents qui s'y rapportent sont contenus au tome VIII des Calvini opera, 1870. Une Relation du Procès criminel etc., par Rilliet de Candlle, se trouve également au tome III des Mémoires de la Soc. D'hist. Et d'arch. de Genève, 1884 ; une autre d'A. Roget forme la 1ère livraison du tome IV de l'Hist. du peuple de Genève, 1887.

Enfin, le recueil des Notices généalogiques sur les familles genevoises par Galiffe, 1831-1838, renferme au T. III l'importante lettre du syndic Calandrini au pasteur Vernet sur la procédure criminelle suivie contre Servet à Genève.

 

 

 

La Question Michel Servet

 

 

 

La question Michel Servet date, à vrai dire, du lendemain de sa mort sur le bûcher de Champel. Mais depuis l'inauguration du monument élevé à la mémoire du célèbre Espagnol, victime de Calvin, par les protestants de Genève (1er nov. 1903,) cette question, on le verra plus loin, a pris plus d'importance devant l'opinion publique.

Voici qu'elle s'inquiète, pose des interrogations auxquelles on peut apporter quelques réponses, malgré l'imperfection ou lacunes des travaux entrepris sur la vie et les œuvres de Servet.

Ces questions et ces réponses seront exposées ici sous une forme aussi brève, aussi méthodique et claire que possible : par conséquent l'appareil scientifique, sans âtre tout à fait négligé, sera réduit au strict nécessaire.

Et d'abord,

  

I. Que sait-on de l'origine, des voyages, des études, des écrits de Servet, jusqu'à la publication de la "Christianismi Restitutio" ou Restauration du Christianisme ?

 

 

Si le mystère enveloppe encore plusieurs incidents de la vie de Michel Servet, si, à cause des contradictions de ses procès, sa chronique en particulier n'est pas entièrement fixée, on peut du moins reconstituer, sans trop de peine, les grandes lignes de son existence agitée : il suffira de les indiquer ici, accompagnées de quelques peut-être actuellement nécessaires.

 

 

 

Jeunesse

 Miguel Serveto, ou Reves (Peut-être simple anagramme,) du nom de sa mère, française d'origine (?) ou de Villeneuve, nom adopté par lui après 1532, peut-être en souvenir de son père qui était de Villanueva en Aragon, plus probablement à cause des embarras que lui suscitaient ses deus premiers ouvrages de théologie, Miguel Serveto est né, dit-on souvent sans références bien précises, le jour de la Saint Michel 1511, non pas, semble t-il, à Villanueva, comme il le déclare au procès de Genève, mais à Tudèle en Navarre, comme il l'affirmera devant les juges à Vienne (d'Artigny, Nouveaux Mémoires, Tome II.  p. 56-57.) Ses parents étaient "chrestiens d'ancienne race, vivant noblement." Après avoir appris de bonne heure le latin, le grec, l'hébreu, il fréquenta l'Université de Saragosse, où l'on assure qu'il s'intéressa à toutes les sciences cultivés alors, particulièrement à la géographie, "à laquelle les découvertes récentes, observe M Bossert, ouvraient des horizons nouveaux." Ce séjour à Saragosse n'est pas, du reste, un fait absolument établi.

Voyages et controverses.

 

On le voit à Toulouse où i fit ses études de droit et, comme par hasard, 'prit connaissance avec quelques escolliers de lire à la Sainte Escripture et Evangile, ce qu'il n'avait jamais faict paravant." C'est sa première, sans doute son unique formation théologique, tout à fait indépendante et personnelle (L'influence du milieu toulousain sue les idées de Servet est signalée par Tollin, Toulouser Studentenleben im Anfang des 16 lahrhunderts, dans l'Historisches Taschenbuch, Leipzig, 1874.) Peut-être y joignit-il dès lors l'étude des Pères, des grands scolastiques, celle aussi des écrits rabbiniques du moyen âge, de Maimonide notamment, car il montra un jour que sa connaissance de l'hébreu n'était pas commune.

On le voit en Italie (1529-1530,) à Bologne, au couronnement de Charles-Quint : c'est un moine, Jean de Quintana, confesseur de  l'Empereur, qui l'emmène à son service, ainsi qu'il l'a raconté plus tard au premier procès de Vienne. Ses souvenirs le trompaient cependant sur son âge, puisqu'il croyait n'avoir alors que quinze ou seize ans. D'Artigny rapporte qu'il fut à ce moment en relations avec les hérétiques italiens qui commençaient à jeter les semences de l'arianisme renouvelé et du socinianisme : il aurait été décidé, dans des réunions secrètes, que le dogme de la Trinité était un des premiers articles à repousser, et c'est Michel Servet qu'on aurait choisi pour porter les premiers coups à la doctrine du Concile de Nicée (d'Artigny, toc, cit, p. 59.) Si sa jeunesse paraît, à première vue, un obstacle à une telle mission, n'oublions pas qu'un an s'écoula seulement avant son premier manifeste hérétique, le temps à peine de la composer et de le publier. En attendant, i garde des fêtes de Bologne une impression fâcheuse. Il se scandalise de voir Clément VII, escorté de princes, s'avancer en triomphe au milieu de la foule agenouillée. Ce souvenir lui reviendra dans la Christianismi Restitutio comme une première vision de l'"Antéchrist." Il est, dès cette heure, dans l'état d'esprit qui fut celui de Luther.

On le voit en Allemagne (1530), toujours dans la suite de Quintana, ce qui lui permet d'assister aux controverses de la Diète d'Augsbourg et de rencontrer Melanchthon, son plus redoutable adversaire après Calvin. Quintana meurt. Servet, désormais sans maître, ne songe plus qu'à sa tâche de réformateur.

Et on le voit à Bâle où il fait part de ses doctrines antitrinitaires à Oecolampade qui essaie vainement de le ramener, à Strasbourg où il tâche de conquérir Martin Bucer et Capiton. Vains efforts, qui se heurtent surtout au souci de ne pas compromette l'unité doctrinale des églises naissantes et de ne pas scandaliser les groupes de réformés français (Calvini opera, VIII, p. 866.) Oecolampade, qui lisait Servet et y trouvait de "bonnes choses" Bucer qui l'appela longtemps "son frère bien-aimé dans le Seigneur," furent peut-être un instant séduits. Capiton le reçut même dans sa propre maison. Mais quand ces partisans de la Réforme virent où tendait le jeune Espagnol, c'est-à-dire à la négation des dogmes fondamentaux retenus par la Réforme elle-même, ils le repoussèrent parfois avec des injures, parfois seulement avec une plainte attristée (Ibid, 857-872, passim. On trouvera là les lettres, notamment celles d'Oecolampade, auxquelles nous faisons allusion ici.)

De Strasbourg, Servet, s'était rendu à Haguenau pout hâter l'impression de son premier traité, très obscur, sur les Erreurs de la Trinité (1531.) Au mois de juillet de la même année, Oecolampade, rensigné par Capiton, constate, dans une lettre, que le succès de ce livre est grand, et il s'en inquiète : il convient, dit-il, d'étouffer "l'incendie dans l'étincelle." Le Sénat de Bâle lui demande son avis : il répond nettement qu'il ne saurait approuver, malgré ce qu'il contient de bon, un écrit où il est nié que le Fils soit coéternel au Père. Aussi bien, en 1532, dans un second livre : Dialogues sur la Trinité, Servet semble se rétracter. Mais il n'y a pas à regarder de bien près, pour s'apercevoir que ce n'est pas faux, explique t-il, mais vague, confus et incomplet ! La barbarie de son style l'afflige, et il en accuse un peu son typographe… Cependant, sur deux points, il a changé de sentiment ; il ne continue plus de désigner le Saint –Esprit comme un ange, à la suite d'Hermas, un des Pères apostoliques ; il cesse pour le moment de représenter un don gratuit de Dieu, mais sans revenir nettement à la conception orthodoxe de la divinité de nature (Schneider, Michael Servet, p.10.)

D'Artigny assure que Servet n'avait pas fait de difficulté de mettre son nom à son ouvrage parce qu'il prétendait user de la même liberté que les Réformateurs dans les écrits "contre les principaux dogmes de l'Eglise Catholique;" mais les églises réformées le chassèrent d'Allemagne, et Melanchthon écrivit plus tard aux membres du Sénat de Venise qu'ils eussent à préserver leurs Etats du nouveau "Paul de Samosate," (D'Artigny, p. 62. Une conséquence désagréable de cette lettre fut, pour Melanchthon, qu'à la Diète de Rastibonne, Contarioli l'accusa d'avoir écrit sans motif au Concile d'une ville étrangère. Melanchthon, qui n'avait fait peut-être que dicter la lettre, nia simplement en être l'auteur. Il n'aurait pu revendiquer la comparaison avec Paul de Samosate, qui était assez originale et assez exacte en somme.) Luther, furieux, le traitait de Maure dans ses Propos de table

S'il faut en croire la confession qui clôt les Dialogues, Servet trouvait chez les réformés comme chez les papistes une part égale de vérité et d'erreurs. La crise décisive de sa vie intellectuelle s'était donc produite, et l'avait déjà placé en dehors de toute confession religieuse officielle, dans un Christianisme à part, réel encore, mais confus, étrange, illogique et intenable, qui n'achèvera de se préciser, s'il s'et précisé jamais, qu'avec la Christianismi Restitutio.

 

  

Les séjours en France.

 

Aussi bien, dès  son arrivée en France et pour quelques années, c'est en apparence un autre homme : à la fois étudiant et maître, maître au collège des Lombards, il s'adonne maintenant aux mathématiques, à la géographie, à l'astrologie, enfin à la médecine. Aussi traditionnel en matière scientifique qu'il avait été novateur en matière religieuse, il apparaît comme passionnément attaché à la doctrine de Gallien et à celle de Ptolémée, dont l'autorité avait été révérée du moyen âge. Pourtant il dut apprendre de ses maîtres à mêler l'observation à l'érudition : déjà l'érudition pure ne suffisait plus tout à fait à l'école de Paris, où affluaient des savants de tous pays.

D'abord Servet passe à Lyon, où il s'arrêta souvent dans sa vie? Il t fut correcteur d'imprimerie chez Trechsel. Nous ignorons si c'est à ce moment qu'il connut le médecin lyonnais Champier dont il prit plus tard, en 1536, la défense contre le médecin Fuch. Il est piquant d'observer qu'à cette date Servet accusait Fusch d'avoir outragé l'Eglise Catholique, cherché à attirer d'autres personnes dans une hérésie ! "Il est absolument impossible de voir dans la conduite de Servet, celle d'un homme de caractère," ajoute à ces propos un de ses admirateurs (Schneider, loc. cit., p. 14.)  On ne peut, d'autre part, que louer l'acte de reconnaissance intellectuelle qu'accompli Servet en défendant la mémoire de Champier. Le vieux maître lyonnais ne manquait point de savoir, ni d'expérience, ni d'originalité. Comme Fernel, son contemporain, il proscrivait les dogmes exotiques fort suspects en ce temps-là. Féru d'une pharmacie en quelque sorte 'nationaliste," il préconisait avec vigueur les remèdes indigènes et prétendait que toutes les maladies des Français sont guérissables par les plantes de notre pays !

On constate aussi pendant plusieurs années la présence de Villeneuve à Paris. Un jour, il est invité à se rencontrer avec Calvin dans une maison de la rue Saint-Antoine, pour une discussion théologique: il ne paraît pas au rendez-vous, ce dont Calvin abusera plus tard contre lui (D'après Théodore de Bèze, vie de Calvin, en 1531 ; d'après Calvin lui-même en 1536.)

Quoiqu'il ait publié à Lyon, en 1535, sa première édition de la Géographie de Ptolémée (sur celle de Pirckermer, Strasbourg, 1525,) c'est aussi à Paris qu'il dut la préparer. Il avait alors pour auditeur le futur archevêque de Vienne, Pierre Palmier, ainsi qu'il le rappelle dans la dédicace qu'il lui fit, en 1541, d'une nouvelle édition viennoise plus complète, quoique amendée et corrigée sur quelques points. La première édition, sauf les passages incriminés par Calvin et dont nous parlerons plus loin, n'avait rien, en sommes, qui pût alarmer sérieusement l'orthodoxie. Les Hussites y étaient mêmes traités de "Maudits hérétiques." L'auteur affichait néanmoins quelque scepticisme au sujet de la guérison des écrouelles par le Roi de France. "Ces malades ont-ils été guéris ? c'est ce que je n'ai pas vu," écrivait-il. Plus tard il se serait ravisé, à ce que raconte Audin, et aurait écrit : "Ont-ils été guéris? On m'a dit que oui."

         La médecine, que plusieurs cultivaient de concert avec les mathématiques et la géographie, finit néanmoins par l'accaparer. Avec ou après Champier, Dubois (Sylvius,) Fernel, Gunther d'Andernach, l'ont eu comme disciple. Gunther en fit même après Vésale, son auxiliaire de prédilection dans ses travaux d'anatomie (Bosset, Calvin, p.158.) C'est alors que Michel de Villeneuve écrivit pour la défense de la médecine d'Hippocrate et de Galien contre la médecine des Arabes, son fameux traité des Sirops ou purgatifs (1537), qui eut ensuite jusqu'à quatre éditions successives à Venise ou à Lyon (1545-1548), et fit longtemps autorité.

Cet esprit curieux de tout l'était aussi, malheureusement, de la science des astres qu'il voulait faire intervenir dans les choses de la médecine : il publia un calendrier, tira des horoscopes, fit sur sa matière favorite des leçons publiques. Pas de véritable science médicale sans l'emploi de l'astrologie ! Quiconque nie ce principe est traité par lui d'ignorant de peste. Tel était encore le crédit de l'astrologie, qu'il en put faire l'apologie dans un petit écrit, longtemps réputé introuvable. Mais les médecins de la Faculté, qu'il traitait de façon peu civile, s'insurgèrent contre l'Espagnol astrologue "trompeur et abuseur." Le Parlement du intervenir en 1538 ("Le 18 mars 1538, le Parlement en séance solennelle eut à juger un bien pittoresque procès. Servet était accusé d'avoir lu publiquement un cours d'astrologie judiciaire, 'science réprimée par plusieurs constitutions tant divines et canoniques que civiles', et de s'être complu 'à des divinations sur la nativité des hommes, leurs fortunes et aventures, prenant argument que selon le jour et l'heure que l'homme aurait esté né, il serait tel ou tel et lui adviendrait telle ou telle chose.' On invoquait, pour obtenir qu'une sentence de mort fût prononcée contre l'abuseur, le chapitre XLVII d'Isaïe !" Dide, loc. cit., p. 48.) C'est la mort qu'on réclamait : Le Parlement, débonnaire, se contenta d'une remontrance assez douce, et pria la Faculté de traiter "doucement le dit Villanovanus, comme les parents, leurs enfants (Ibid., p. 49-50."

Michel de Villeneuve ne trouva la paix qu'en quittant Paris. Il revint à Lyon où il avait séjourné à plusieurs reprises, "et y demeura quelque temps chez les Frellons, libraires, en qualité de correcteur d'imprimerie. Il fit ensuite un voyage à Avignon, retourna à Lyon, et alla enfin s'établir à Charlieu, où il exerça la médecine pendant trois ans. Quelque étourderie qu'il y fit l'obligea vraisemblablement d'en sortir (d'Artigny, p. 64.) L'abbé d'Artigny dit : quelque étourderie. Calvin, intéressé à noircir un ennemi, insinue d'avantage. Ce qui est certain, du propre aveu  de Servet, c'est que "allant de nuit veoir un malade, par l'envie d'un autre médecin de ladite ville, il fut aggreddé de certains qui estoient ses parents et favoris, et la fut blessé et blessa aussi l'un des autre, pour laquelle chose demora deux ou trois jours aux arrêts" (Calvini opera, VII, p.769.)

C'est à Lyon, dans la société des gens de lettres, des savants, des doctes imprimeurs (Sur Lyon et le mouvement intellectuel Lyonnais de 1530 à 1510, sur les résidents et les passants dans la grande cité, sue le Card. De Tournon et son rôle, ef. Richard Copley Christie, Etienne Dolet (trad. Stryenski,) 1889, p. 161. Un de ces érudits et de ces imprimeurs, Trechsel, était venu se fixer à Vienne. Il y était en 1541,) où il se plut toujours, qu'il finit par retrouver Pierre Palmier qui l'emmena à Vienne (On dit généralement en 1542. Cependant la nouvelle édition de Ptolémée est de 1541, et la dédicace où il fut l'éloge des ses amis est datée de Vienne, la veille des calendes de mars 1541. [C'est en 1564 seulement qu'une ordonnance de Charles IX fixa uniformément le début de l'année civile au 1er janvier cf. Chorir. Hist. gén. Du Dauphiné, II, 514. De là, sans doute, une partie des hésitations chronologiques échappées aux biographe de Servet,] il devait y rester douze ans, de la fin de 1551 à  1553.

Pierre Palmier ne lui fournit pas seulement un asile dans les dépendances de son palais épiscopal. Il l'introduisit avec honneur dans le cercle d'ecclésiastiques distingués dont il s'était entouré : il n'en est aucun dont Servet ne fasse l'éloge dans sa dédicace (cette dédicace, malgré les éloges de style, tranche sur les autres dédicaces, en ce qu'elle n'est pas une pure amplification littéraire et allègue plusieurs données positives concernant la carrière de Servet. Cf, Maupertuis, Histoire de la Sainte Eglise de Vienne, Lyon, 1708, p. 283,) de la nouvelle édition de Ptolémée (1541). C'étaient Jean Palmier, prieur de Saint-Marcel, parent de l'archevêque ; Claude de Rochefort, vicaire général de Vienne, "homme à qui je dois, disait-il, autant qu'à Ptolémée lui-même doivent les gens curieux de géographie." C'était un autre ecclésiastique, Jean dit le Blanc, prieur de Saint Pierre et de Saint-Siméon. C'était ce Jean Parrelli (Perreau ?), à la fois médecin, philosophe et grammairien, qu'il avait autrefois connu à Paris, et qui y fut son compagnon d'études. Perrelli était d'ailleurs le médecin de Palmier, à l'arrivée de Servet, ce qui prouve que celui-ci n'a pas été amené à Vienne, comme on l'a dit quelquefois, pour être le médecin de l'archevêque ("… Johannis quoque Perrelli, doctoris  medici tui..," dit Servet lui-même dans la dédicace déjà citée.)

Ainsi entouré, Michel de Villeneuve s'occupa de son art et sans doute pendant douze ans environ.

De temps à autre, et depuis un siècle, une contagion mystérieuse qu'on appelait "peste", exerçait à Vienne ses ravages. De 1531 à 1534, plusieurs années avant la venue de Servet, elle avait fait une apparition terrible dont on gardait encore la mémoire. En 1542, elle réapparut et, dès le 16 janvier, on organisa sévèrement la garde des portes de la ville pour l'éviter. Ce fut en vain, mais cette fois le fléau s'arrêta vite, car, dès le 24 avril suivant, on voit que le sieur Jean Papet est autorisé, par une ordonnance spéciale, à rentrer dans sa maison, après qu'elle aura été longuement "nettoyée" et assainie, nous dirions : désinfectée (Arch. municip. De Vienne B. B. 17, f 20. A observer encore que l'année 1543 commence en mars, suivant l'usage adopté : la peste dura dons un peu moins de trois mois [fin janvier 1542 à fin avril 1543.)

Quoique les historiens de Vienne, à notre connaissance, ne mentionnent rien de précis concernant le rôle qu'aurait pu tenir Servet en cette occurrence, c'est une hypothèse légitime d'admettre qu'il suivit alors son "bon naturel" comme il le fit le jour même de son arrestation au profit de prisonniers malades, et qu'il accomplit généreusement son devoir de médecin ; et cela, d'autant mieux que les derniers services hospitaliers venaient d'être centralisés et organisés, non loin de sa résidence habituelle, tout prêt de l'archevêché. Mais les documents se taisent, si les conjectures sont permises.

Quoique l'hypothèse concorde assez avec ce que l'on connaît du caractère entreprenant et passionné de Servet, il n'est nullement prouvé qu'il ait tiré parti de son séjour à Vienne pour faire, dans la ville et ses environs, de la propagande au profit de ses idées religieuses : il semble que les faits qu'on a invoqués quelquefois se rapportent à une date antérieure à son arrivée.

En tout cas, cette propagande dut rester assez secrète. Pierre Palmier, que les historiens représentent unanimement comme fort zélé pour la doctrine, et qui sévit un jour, s'il en faut croire Lelièvre, contre le cordelier Etienne, convaincu de luthéranisme, n'eut pas supporté ces agissements, même de Servet.            

Toutefois, dans le cercle d'hommes instruits qui composaient, avec Palmier pour centre, la petite cour archiépiscopale, il devait y avoir place pour une certaine liberté de discussion ; et l'on imagine difficilement que, pendant douze ans, Michel de Villeneuve, dont les doctrines aristocratiques étaient "seulement dirigées à gens sçavant," se soit assez contenu pour ne jamais entamer avec eux plus d'une controverse amicale. Ce n'est pas sans raison que Calvin parle, dans la lettre de Guillaume Trie, de l'hérétique que "l'on soutient de par delà." Par des lettres de Servet, Calvin savait alors de quelles hérésies il s'agissait.

Néanmoins le fond même du système de Servet, l'opiniâtreté avec laquelle, il s'y tenait, durent rester choses inconnues de ses amis de Vienne. Au procès de Genève, il a, en effet, insisté sur ce point que les "docteurs' allemands furent las seuls qu'il mit au courant de ses idées. "En France, il n'en a oncques parlé à homme (Calvini opera, VIII, 770. Sans doute faut-il excepter l'imprimeur Guéroult que son patron et associé Arnoullet soupçonne ensuite d'intelligence avec Servet. Peut-être aussi, l'ecclésiastique viennois Charmier, qui fut chargé de rassurer le fondeur de lettres Merrin sur la nature du dépôt de livres qu'il avait reçut de Vienne, était-il au courant des intentions de l'auteur de le Christ; Restit.) D'ailleurs il se conduisait extérieurement comme Catholique, allait à la messe. Pour s'en excuser ensuite auprès des juges de Genève, il leur laissa croire que sa vie eût été en danger sans cela, et leur allégua l'exemple de saint Paul entrant au temple pour se vouer au nazaréat. Ce pendant, ajoutat-il, il tenait la messe pour "méchante" et en avait "escript comme les autres" (Ibid., 789.)

La tranquillité qu'il goûta à Vienne auprès de l'archevêque, son protecteur et son ami, dura longtemps et lui permit d'entreprendre divers travaux pour le libraire Hugues de la Porte et l'imprimeur lyonnais Jean Frellon (d'Artigny, p. 66., Servet aurait alors corrigé les épreuves et rédigé les arguments d'une somme de Saint Thomas.) Dès les premiers mois de son séjour, il s'était remis aux études religieuses, qu'il n'abandonna peut-être jamais. Il surveilla l'impression qui se faisait à Lyon d'une nouvelle édition de la Bible de Sanctis de Pagnini, y introduisit une préface et des notes qui contiennent de curieuses vues sur le sens proprement historique des prophéties, exclusion faite de leur adaptation à la personne du Messie : cette édition ne parait lui avoir attiré, au moment où elle parut (1542), aucun embarras de la part de Pierre Palmier qui ne pouvait, d'ailleurs ignorer tout à fait les premières tendances de Servet et avait du déjà, en l'accueillant, passer condamnation sur elles (L'hypothèse est si naturelle que M. Dide est de cet avis, p. 57.) C'est peu d'années après, à l'insu de son "Mécène", qu'il dut commencer d'écrire la Christianismi Resttitutio (Restauration du Christianisme.)

C'était décidément, croyait-il, sa vocation en ce monde de ramener la doctrine Chrétienne à la foi des apostoliques, pureté qui s'était, d'après lui, perdue ou altérée depuis Constantin.

Il croyait pouvoir compter sur Calvin qui s'était parfois oublié à des déclarations très irrespectueuses pour la foi de Nicée 'affaire Caroli). Dès 1546 (Bossert dit : dès 1515, p. 159, loc. cit. ; Schneider aussi,) poussé par son ardeur combative, on peut le dire aussi, par son idée fixe, il envoya à Calvin (Sur les relations avec Calvin de 1545 à 1548 environ, v. tous les auteurs cités pl. h., particulièrement d'Artigny, p. 69-74. Cf Calvini opera, T. VIII? P. 833. Calvin avait envoyé à Servet une Institution Chrétienne : celui-ci la renvoya avec des annotations marginales,) avec trente lettres de controverses, une ébauche de son livre, ébauche "qu'il redemanda vainement plus tard et qui fut, dit le pasteur Dardier (Appendice de Michel Servet, de Tollin, p. 64,) la cause principale de sa condamnation à Vienne ; car les passages visés par les inquisiteurs sont tirés, non du livre imprimé, mais de la recension antérieure manuscrite qui présentait quelques différences de rédaction."

Le livre achevé ne parut cependant qu'en 1553. Il avait fallu chercher un imprimeur : ce n'est qu'à Vienne que Michel de Villeneuve le trouva (En la personne de Balthazar Arnoullet et en celle de son beau-frère (?) Guillaume Guéroult. De Bâle en avril 1552, le libraire Marinus lui avait renvoyé son manuscrit, alléguant l'impossibilité de l'imprimer à un tel moment.) On devait imprimer secrètement, feuille par feuille, l'auteur servant lui-même de correcteur ; on devait taire aussi le nom de l'auteur, celui de la ville, et de l'imprimeur, et du libraire ; des 800 exemplaires ainsi tirés, 100 d'après Servet, on devait, enfin, faire deux dépôts, 'un à Lyon, en attendant quelque occasion de les transporter en Italie, l'autre à Francfort, par l'intermédiaire du libraire Jean Frellon. Et ainsi fut-il fait (D'Artigny, pp. 77-78. Une lettre du libraire Arnoullet, citée dans les Calvini opera [VIII, 755], rappelle les allées et venues d'émissaires soit pour porter le livre à Francfort, soit de le faire disparaître : elle donne en même temps une idée de l'habileté avec laquelle les hérétiques avaient organisés le colportage et la propagation secrète des livres.) Cette double destination prouve que, tout en continuant de garder l'incognito en France, Servet comptait atteindre surtout, en Allemagne et en Italie, les anabaptistes et les antitrinitaires de toutes nuances, avec qui il avait noué des relations.

(On trouvera à l'Appendice le titre un peu long et emphatique de la Christianismi Restitutio et celui des ouvrages de Servet-Villeneuve précédemment cités. Pour les principaux, nous joignons, afin de faciliter les recherches, la côte de la bibliothèque nationale).

 

 

 

 

 

 

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