LA QUESTION MICHEL SERVET. partie N°III

Publié le par didier Le Roux

 

3.Procès de Genève.

On ne peut que le résumer à grands traits.

 

L'exposé sommaire que nous avons fait plus haut des grandes lignes de la doctrine. Souvent inconsistante et obscure, de Michel Servet, nous dispensera de suivre ici par le  menu de la discussion de son système, les questions qui lui furent posées et les réponses qu'elles amenèrent. A Genève, le débat doctrinal et les interprétations de textes occupèrent plusieurs séances, remplirent plusieurs documents considérables. On éprouve, à les feuilleter, quelque chose de l'impression qui fut celle de Calvin devant l'œuvre même de Servet : celle d'entrer dans une "forêt épaisse" ou dans un "profond labyrinthe."

Reprenons d préférence l'exposé des faits et attachons- nous au caractère des débats.

Au sortir des prisons de Vienne, Michel de Villeneuve, ayant hésité quelque temps sur la route à suivre, avait erré trois mois. Décidé enfin à aller exercer la médecine"à Naples, où sont les Espagnols," il voulut passer pas Zurich, et descendit à Genève, à l'hôtel de la Rose, pensant ensuite gagner la route de Zurich par le bout du lac. C'est le dimanche 13 août, presque dès son arrivée, qu'il fut reconnu en réalité, au sortir du prêche, par l'un des syndics, puis interné à la prison dite de l'Evêché, sur la demande de Calvin qui s'en est vanté hautement, cette fois, dans sa Defensio orthodoxoe fidei.

Le dénonciateur devant, d'après la coutume et la loi, se constituer partie en procès en même temps que l'accusé, c'est d'abord un "homme de paille", Nicolas de la Fontaine, français réfugié à Genève, secrétaire ou domestique de Calvin, qui soutient l'accusation devant le Petit Concile, avec Colladon pour avocat : puis c'est la propre frère de Calvin qui prend caution pour lui. De plus, "quelques jours après (l'arrestation de Servet), il fut ordonné, ajoute le registre de Compagnie des Pasteurs, que nous serions présents quand on l'examinerait… Enfin messeigneurs voyants que la procédure serait infinie… ordonnèrent qu'il se fît un extrait des propositions erronées et hérétiques contenues en ses livres, et  que luy ayant respondu par escript, nous monstrerions en bref la faulceté de ses opinions? Afin d'envoyer le tout aux Eglises voisines pour en avoir conseil (Calvini opera, VIII, 726.)" Cette décision eut ensuite pour résultat la rédaction de trois sortes de documents, cités dans la Defensio : 1° une série de trente-huit propositions extraites par Calvin des œuvres de l'accusé et réprouvées par les pasteurs ; 2° les explications générales ou particulières de Servet sur ces trente huit propositions ; 3°une Brève Réfutation des erreurs de Servet à l'usage du Concile, accompagnée des annotations marginales ou intermédiaire de Servet : ces annotations sont très dures pour Calvin en témoignent de l'impatiente de l'accusé. "Tu mens !" en est le refrain habituel et  la conclusion dernière? Pour ne pas prolonger le duel, Calvin ne répliqua pas, mais il se vanta d'avoir laissé à son adversaire le dernier mot et ordonna des airs de victime qui souffre en silence. De même, il avait présenté comme une concession son acquiescement à l'appel de Servet aux autres églises (Ibid, 500.)

La plainte écrite introduite par Nicolas de la Fontaine comme conséquence de l'arrêt du Petit Concile (14 août) contenait quarante articles qui furent aussitôt après réduits à trente huit : de ces trente huit griefs ainsi invoqués au début de l'affaire, trente ont un caractère nettement doctrinal, et sont puisés non pas dans les manuscrits confiés à l'honneur de Calvin (calvini, opera., 734,) ou dans les écrits antérieurs de Servet : à quelques exceptions près qui provoquèrent justement les rectifications de l'accusé, ces articles résument assez exactement ses idées. D'autres griefs supposent un outrage à le personne et à la personne de Calvin.

Cette première instruction ayant eu lieu le 14 août, Nicolas de la Fontaine, dès le lendemain, une requête tendant à la poursuite officielle du procès par le procureur fiscal de la Seigneurie. Il ne s'agit pas seulement de punir les  "scandales et troubles que le dict Servet a déjà fait par l'espace de vingt quatre ans ou envyron à la chréteienté", mais aussi les "méchantes camumnies et faulses diffamations… contre M. Calvin duquel le proposant est tenu de maintenir l'honneur comme de son pasteur, s'il veult estre tenu pour chrestien." D'ailleurs, prétend-il, jusqu'ici Servet "au lieu de respondre pertinemment par ouy ou non", s'en est tenu à "chansons frivoles."

Suivent deux interrogatoires où la plainte de Nicolas de la Fontaine est reprise point par point, et où quelques précisions sont apportées, surtout le 16 août, quand Collabon produit des textes imprimés.

Le 17, Calvin qui, déjà, montait chaque jour en chaire pour exciter le peuple contre son prisonnier, Calvin  se fait autoriser par le Petit Concile à assister aux audiences, et, très probablement, vient en personne argumenter le prévenu. On n’insiste pas seulement, ce jour là, sur l’interpellation donnée par Servet au ch. LIII d’Isaïe dont il ne voit qu’une application possible, à Cyrus, non au Christ, mais encore sur les "apostilles" mises par lui aux marges de l'Institution Chrétienne, et sur la célèbre lettre à Abel Pouppin où se trouvent les deux fameuses phrases : "Vous avez pour Dieu un cerbère à trois têtes- triplicem Cerberum."

Le 21 août, Calvin reparaît. IL amène des témoins. Cette fois il est muni de textes patristiques. "Quand nous vîmes là, a-t-il écrit plus tard, c'était avec telle humilité et modestie, comme si nous eussions été prisonniers pour rendre compte de notre doctrine !" Alors, c'est un véritable joute théologique, très ardue et très subtile, qui s'engage par devant les pasteurs, mais aussi par devant les membres ordinaires du tribunal, naturellement sans compétence spéciale pour décider entre les parties.

Le 23 août, Servet est interrogé sur trente nouveaux articles dressés cette fois par le procureur général, mais inspirés dans leur ensemble par Calvin : les réponses de l'accusé sont telles qui faut, pour en effacer l'impression, un nouveau réquisitoire du procureur terminé par trente huit autres articles : d'où l'interrogatoire du 28 août qui a pour l'historien l'avantage, ainsi que celui du 31aoît, de contenir plusieurs détails biographiques intéressants.

Calvin reparaît le 1er septembre pour répliquer et expliquer. Mais comme le débat, de plus en plus obscur, tourne des mêmes points, menace de s'éterniser, on décide qu'il soit " baillé du papier et de l'encre" à  Servet, pour que le débat entre Calvin et lui se puisse continuer par écrit : d'où les documents que nous avons énumérés plus haut.

 

Pendant ces divers interrogatoires, Calvin, malgré tous les avantages qu'il avait sur son adversaire, n'eut pas toujours le dessus ; à n'en juger que par les procès verbaux, Servet confus et embarrassé dans ses écrits, rencontra souvent dans ses réponses, comme aussi dans ses requêtes écrites, le trait vif, la force, l'émotion vraie et sobre. L'illusion mystique dont il couvrait à ses propres yeux un rationalisme à peine conscient, prête à ses accents une farouche grandeur, par exemple quand il évoque devant ses juges la mission qui lui a été donnée et l'impossibilité, s'il ne l'accomplit, de se sauver ; quand il rappelle les textes de St. Mathieu sur la lumière qu'on ne doit pas mettre "sous le banc ny sous l'escabelle, mais au lieu qu'elle luise aux autres." La circonstance est pour lui solennelle, chacune de ses paroles peut avoir pour lui les conséquences les plus terribles. Il porte jusque dans l'illusion et l'erreur un entêtement d'illuminé. Il comprend de plus en plus nettement, à mesure que le procès tire vers sa fin, quelle en sera l'issue qu'il n'avait pas prévue tout d'abord. En faut-il davantage pour trouver, à certains moments, des répliques éloquentes ?

Du reste, les discussions devant le Petit Concile ne portèrent pas uniquement sue des questions spéculatives et abstruses, sur la distinction "réale" ou "personale" au sein de la Trinité, sur le baptême des enfants, sur la justification, sur des interprétations de textes ; elles tournèrent aussi en récriminations aigres, en accusations d'avoir voulu corrompre la jeunesse par sa doctrine du péché mortel qu'il disait impossible à commettre avant vingt ans, en diffamations caractérisées sur la vie et les mœurs de Servet taxé d'escroquerie ou de débauche. Pour ravaler l'accusé, l'accusateur prend prétexte de tout. Un jour, triomphant d'un texte de saint Justin de son adversaire, il va jusqu'à lui reprocher de ne pas savoir le grec plus qu'un enfant l'alphabet, quam puer alphataruis

Plus tard, au souvenir de ces échéances, Calvin s'emportait encore, traitait son ennemi d'effronteur et de vilain chien, raillait sa victime. Qu'on lise la Defensio dans le texte latin ou dans le texte français ! Nous n'essayons même pas d'en citer des extraits : par où commencer, par où finir ? La colère et al haine s'y épanchent avec une verve qu'on  ne peut s'empêcher de trouver prodigieuse. Jamais peut-être l'insulte posthume n'a été si violente, ni si odieuse, car elle se même continuellement à des élans de piété et de zèle.

Servet, après avoir plus d'une fois répliqué victorieusement (Par exemple, à propos de Moïse, qu'on l'accusait d'avoir "calomnié" dans sa géographie de "Ptolémée", en alléguant que la Judée a été trop louée pour sa fertilité, Servet répond ; 1° que le passage cité n'est qu'une simple traduction ; 2° que ce passage ne se trouvait plus, du reste, dans la seconde édition ; 3° que cette assertion devait s'étendre, non du temps de Moïse, mais de la Judée actuelle,) et forcé l'accusation à de sournoises retraites, après s'être contenu longtemps, Servet, bien excusable en cela, paraît lui-même avoir perdu patiente à plus d'une reprise. Un jour, c'était peut-être le 1er septembre, il voulait s'excuser "sur sa tristesse et se fâcheries, tellement qu'il ne daigna entrer en propos." Mais, d'autres fois il eut moins de dignité ou de prudence. Il en vint, le 22 septembre, à réclamer contre Calvin la peine de mort, à l'accuse à son tour, entre autres choses, d'avoir suivi la doctrine de Simon le Mage : "Pour quoy comme magicien qu'il est, doyt non seulement estre condamné, mais doyt estre exterminé déchacé de notre ville. Et son bien doyt estre adjugé à moy en récompense du mien que luy ma faict perdre !"

On été déjà loin de la correction des interrogatoires de Vienne.

La torture fut-elle employée à Genève ? Non. Mais la "géhenne" fut apportée, au dire de Castellion, qui pensait le tenir de bonne source.

Longtemps, Servet crut que Calvin "au bout de son roulle", refusa de s'amender, garda confiance dans ses juges et surtout dans le système de défense qu'il avait édifié. Loin qu'il eût par ses écrits fomenté révoltes ou complots (avec les libertins ?,) il n'avait jamais parlé, disait-il, que des questions difficiles, et à des gens savants ; les tendances séditieuses des anabaptistes lui avaient toujours déplu : son livre, loin de diviser la chrétienté, devait simplement fournir aux bons esprits occasion de mieux dire, à la vérité occasion de se déclarer et de se "achever peu à peu" ; enfin, s'il avait été coupable, ce n'était point à Genèvre : il était étranger et avait besoin d'un avocat (procureur)… On le lui refusa, au moment même où procureurs et juges multipliaient les charges contre lui. Son appel du Petit Concile au Concile des Deux-Cents n'eut pas d'effet non plus (15 sept. 1553.) Ses subtilités, ses contradictions achevèrent d'irriter contre lui des juges déjà prévenus (Nos citations sont extraites des calvini opera, T. VIII, où se trouvent les procès-verbaux et pièces du procès, ainsi que la Defensio. Mais il sera plus aisé de trouver, partiellement au moins, les demandes faites à Servet et ses réponses dans Dide, p.p. 202-226 ; l'arrêt de condamnation, p. 248-253.)

Comme il pourrissait, littéralement, dans sa prison, dont les fenêtres avaient été clouées, et où les "poulx le mangeaient tout vif", comme ses chausses étaient usées et qu'il n'avait ni pourpoint ni chemise "qu'une méchante", il demanda du linge. Trois semaines il l'attendit et supplia de nouveau, pour l'amour de Jésus Christ, qu'on ne lui refusât pas ce qu'on accordait à un "Turc" (On fait allusion ici à des lettres citées par la plupart de ceux qui se sont occupés de Michel Servet.) Le froid le tourmentait grandement, disait-il, et, à cause de ses infirmités, le soumettait à des "pauvretés que c'est honte à escrire." 

Cependant, ni le timide appui des libertins et de tous le opposants à Calvin, ni les sympathies lointaines des antitrinitaires et des anabaptistes, ne purent rien pour lui. La consultation des Eglises réformées de Berne, Zurich, Scaffouse, Bâle, surveillées par Calvin, n'ayant pas donné, tant s'en faut, de résultat favorable à k'accusé, le conseil s'assembla une dernière fois, le 26 octobre, et condamna Servet à être brûlé vif avec son livre. A cette nouvelle, Servet fut atterré et demanda grâce, du moins au dire de Calvin. "Mais s'il avoua sa souffrance, il refusa de se rétracter ; il résista aux hypocrites prières de Calvin, son bourreau, qui vint dans sa prison essayer de discuter avec lui ; il ne pur obtenir qu'on le fit périr par l'épée (C'est Farel, un de ses plus ardents ennemis, qui lui proposa ce marché : ou se rétracter et avoir la tête coupée, ou persister et monter sur le bûcher. Farel fut le mauvais génie de Calvin en toute cette affaire,) et, le 27 octobre, vers deux heures de l'après midi, il fut conduit en cortège vers le lieu du supplice (Herriot, Progrès du 11 mars 1907."

Arrivé à Champel, Farel eut grande peine à obtenir de lui qu'il se recommandât aux prières du peuple. De ce qu'il en fit, Calvin s'indigne pourtant dans la Defensio ; et il se croit obligé d'excuser Farel d'avoir réclamé ensuite pour le condamné les prières de l'assistance. On attendait encore une rétractation ; elle n'eut pas lieu. Servet n'éleva même pas la voix en faveur de sa propre doctrine, "non plus qu'une souche de bois," dit Calvin furieux et surpris de ce silence. Une seule parole fut interprétée comme un dernier écho de ses idées théologiques : il suppliait, disant : "Jésus, Fils du Dieu éternel, ayez pitié de moi !"

Maintenant donc, lié au poteau, il se taisait, il avait une couronne soufrée sur la tête, son livre, tant imprimé que manuscrit attaché à la jambe. Quand il vit la Flamme du bûcher, il poussa un long cri d'épouvante, continua de gémir longtemps, les fagots de chêne encore verts étant long à s'allumer. Le supplice dura une demi-heure (27 octobre 1553).

On comprend, après cela, que le syndic Calandrini ait répondu, le 19 octobre 1757, à une demande de consulter les pièces du procès : "Monsieur, le Conseil se trouvant intéressé à ce que la procédure contre Servet ne soit point rendue publique, ne veut pas qu'elle soit communiquée à qui que ce soit… La conduite de Calvin est telle que l'on veut que tout soit enseveli dans un profond oubli…" Calndrini ajoutait : "M. de la Chapelle l'a justifié comme il a pu d'avoir été à Vienne l'instigateur du procès de Servet ; il a supposé pour cela un fait que nos registres devraient prouver, et qu'ils ne prouvent pas".

 

 

 


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