LA QUESTION MICHEL SERVET. partie N°II

Publié le par didier Le Roux

 

II. La "Christianismi Restitutio," et les deux procès de Vienne et de Genève.

   

1. Le livre.

C'est une erreur de croire que l'ouvrage de Servet forme un tout bien équilibré. Loin qu'il procède d'une idée unique à la quelle se subordonnent des développements réguliers, il se compose, au contraire, de dissertations assez confuses, souvent même très obscures, et de documents divers.

 

Les dissertations sont : 1° un traité en sept volumes sur la Trinité, où il reprend et complète, probablement de mémoire, ses idées et ses écrits antérieurs sur le sujet ; les deux derniers livres se présentent sous forme de dialogues entre deux personnages symboliques, Pierre et Michel, et il y est parlé, notamment, de la génération et de la chair du Christ ; 2° un traité en trois livres où il s'occupe de la foi, de la justification, puis de la supériorité de l'Evangile sur la loi, enfin du parallèle entre la charité et la foi, et des œuvres bonnes : 3° un traité en quatre livres sur la régénération par le Christ, sur le règne et les mystères de l'Antéchrist ; il y parle, au livre III, de l'efficacité du baptême, de la prédication, de la cène du Seigneur. On observera que Servet achevait son livre et traité ces questions, au moment où la plupart d'entre elles étaient examinées au Concile de Trente (Sess.V à VII).

Quant aux documents, ils se composent : 1° de trente lettres non datées, adressées à Jean Calvin "prédicateur des Genevois" ; 2° de l'énumération des soixante Signes du règne de l'Antéchrist et de son actuelle manifestation ; 3° d'une Apologie adressée à Melanchthon au sujet de la Trinité : c'est une suite de citations de l'Ecriture, un appel aux plus anciens des Pères, à Clément, Justin, Irénée, Tertullien, etc…

Les digressions physiologiques dans la Christianismi Restitutio ont, quelque fois aussi, égaré sur le véritable caractère de ce livre. Ce n'est pas un livre de science, mais un livre de théologie polémique où Calvin n'est ni le principal ni le seul attaqué, mais aussi et surtout l'Eglise romaine, symbolisée soue le nom de Babylone, ainsi que le Pape sous le nom d'Antéchrist.

L'esprit de Servet formé sous un double courant mystique et rationaliste, dérivé du millénarisme (v. pl. I.) et de l'humanisme (Cf. Harnack, Dogmengeschichte, m, 661, 66 et sq., 2° édition,) le livre abonde en effusions pieuses qui ne manquent ni d'éloquence ni de sincérité, malgré un reste d'emphase espagnole, et quoiqu'elles apparaissent quelquefois un peu artificiellement, en guise de conclusions soudaine, après des amas de textes et d'érudition indigeste.

Il abonde aussi en rêveries confuses sur la vie future (Notons sa théorie personnelle de l'enfer. Il expliqua que le feu de l'enfer, c'est Dieu, puisque ce feu est éternel. Ainsi que le soleil brûle et réchauffe, Dieu, en tant que feu, peut être châtiment et récompense,) et la fin du monde, en théories composites empruntées non seulement à la Bible, pour lui règle suprême et sûre, mais aux Juifs, aux païens, voire à l'Alcoran, en injures violentes et sans cesse répétées  à l'adresse du dragon, serpent, diable, qui a donné la force à la bête, c'es à dire, encore, au Pape. Sa philosophie, tout éclectique, subitement imprégnée de panthéisme et de platonisme alexandrin, peut se résoudre en u symbolisme universel (Cf. Christ. Restitutio, p. 217-218 et 253, etc.) Calvin lui reprochait d'avoir soutenu cette idée que Dieu avait si bien communiqué sa "déité" à toutes les créatures qu'il est "pierre dans la pierre et bois dans le bois" (calv. ope. p. 611.) En effet, le Dieu de Servet n'est pas répandu par fraction dans l'être, mais il y repose dans toute sa plénitude. Essence universelle, il absorbe tous les corps.

Sa théologie conserve, quoi qu'on ait dit, quelques dogmes. Il croit en somme à Dieu, à l'Ecriture, à la divinité de Jésus Christ ("Quod ipse non sit cretura nec finitie potentiae, sed vere adorandus, verusque Déus," loc. cit., p. 248.) , à la vertu rédemptrice de la croix, aux anges et aux démons. Où il se sépare des croyants, c'est sur la façon don il conçoit Jésus Christ, le Christ, selon lui, n'étant pas Dieu par nature, mais l'étant devenu en quelque sorte par grâce et par privilège, en vertu d'une sorte de sublimation qui atteignit jusqu'à sa chair. Il n'en reste pas moins pour lui le Dieu visible dans la chair, le centre et l'organe de tout le reste de la création. Il est l'intermédiaire entre le Créateur et la créature, quoique se distinguant de l'une de l'autre (Henke, Neuere Kirchengeschichte, T. I, p. 423, dit : "Des  éléments modalistes, gnostiques, adoptianistes lui ont servi à étayer sa christologie." Peut-être Servet revenait-il ici à sa première théorie de la divinité de J-C. partiellement abandonnée dans les Dialogues.) La foi consiste à croire en lui, à le dire Fils de Dieu, sans qu'il t ait nécessité absolue d'embrasser ses promesses.

Quant à la Trinité, il n'en garde le nom que pour la ramener à un modalisme, le Père, le Fils et l'Esprit n'étant que trois modes d'émanation, d'action ou de manifestation de la substance divine ("Non invisibilium trium rerum illusio, sed vera subtantise Dei manifestatio in verbo et communicatio in spiritus," Index de la Chrsit. Restit. La Trinité est pour lui un cerbère à trois têtes. Cette expression, niée par Mosheim, setrouve dans une lettre à Pouppin : "trplicem hebelis cerberum.) D'ailleurs, ajoute-t-il, "celui qui croit fermement que la Trinité papiste, le baptême papiste des enfants et les autres sacrements papistes sont des enseignements du diable (Christ. Restit, 670.)…" Il s'élève en particulier contre ceux qu'il appelle les "transsubstantatores," tombés, dit-il, dans le sens réprouvé, propagateurs de "monstruosités fanatiques." Messe, culte et cérémonies lui sont en horreur.

Quant au Pape lui-même, aucun doute à ses yeux : c'est l'homme pécheur, le fils de la perdition dont Saint Paul annonçait les commencements  mystérieux dans la seconde épître aux Thessaloniciens (II, 3-12,) c'est le "mystère d'iniquité" qui agit déjà, car c'est 'depuis le temps des apôtres et de la personne même des apôtres" qu'il prend son autorité (Ibid., 656.) Pendant les 1260 années de son règne, le règne de l'antéchrist ! L'Eglise, qui est momentanément invisible, a été mise en fuite, elle s'est retirée loin des hommes avec le Christ ; mais elle est visible, elle reparaîtra, après la grande lutte à laquelle Servet lui-même est mêlé (Ibid., 628.)

Ce n'est pas du seul Catholicisme que Servet se sépare ici. Il dénonce, au nom de l'Ecriture qu'il accuse tout le monde de ne pas entendre, l'illogisme de Calvin qui ne va pas jusqu'au bout de ses principes. A l'Institution Chrétienne de celui-ci, il oppose (le jeu de mots n'est-il pas voulu ?,) la Restitution du Christianisme, c'est-à-dire une refonte de la foi plus complète, plus radicale, plus imprévue que celle où veulent se tenir et le législateur de Genève, et Zwingli, et tous les chefs de la Réforme. Sur deus points au moins, il semble toutefois rester an deçà de la Réforme, et rien ne dut être plus sensible pour Calvin que de le voir, d'une part, admettre (à sa façon) dans l'examen des dogmes, à côté de l'autorité de l'Ecriture "morte," celle de l'Eglise et de "sa voix vivante" (Ibid., 627,) d'autre part s"élever contre le  prédestinatianisme rigide de la thèse calviniste, qui écrase l'homme et le ravale au rang de la "pierre" ou du "tronc d'arbre" (Ibid., 638.) Servet n'avait jamais aimé la théorie de la justification, telle du moins que l'avait apporté, disait-il, le "vent du Nord,' c'est-à-dire le vent venu de Wittemberg (Scheinder, loc. cit., 11.) C'est pourquoi Calvin lui reprochait aussi de lier trop étroitement la "justice" de la nature et la "justice" gratuite de la foi, au point de na pas supprimer la "bonté des œuvres" ( Cav. Op., 613, Calvin ajoutait : "Bona opera quae regenerntionem sequuniur, non modo ad augendam justitiam valere dicit (servitus), sed etiam esse ejus partem, ut non simpliciter nobld gratuita justifia, aed Deus nos, ex operum merltis sicut ex Christi gratia, justos aestimet."

 

Calvin, prévenu déjà par les communications de Servet, n'hésite pas. Suivant le mot de Harnack, en déclarant la guerre à l'antitrinitarisme hérétique, en entraînant à sa suite tous les territoires qui sont sous son joug de fer, il ne sauve pas seulement "la foi de Luther," il empêche la Réforme de "faire le pas décisif" (Harnck, toc. Cit., p. 666.)

De là d'abord le

 

 

 

2. Procès de Vienne.

En 1546, lorsque Servet, s'offrait à aller discuter avec lui, Calvin avait déclaré à Farel que, si Servet  venait à Genève, il n'en sortirait pas vivant (Calvini opera, XII, p. 283.) L'apparition de la Christianismi Restitutio lui procura l'occasion d'assouvir son vieux ressentiment ; quant au moyen, il lui fut fourni par l'établissement à  Genève d'un négociant de Vienne, Guillaume de Trie, gagné à ses doctrines.

 

Ce Guillaume de Trie était en commerce de lettres avec un de ses parents, Antoine Arneys, domicilié à Lyon, qui l'exhortait sans cesse à rentrer dans l'Eglise Romaine. Trie communiquait à Calvin les lettres d'Arneys, et Calvin dictait ou du moins inspirait les réponses ; d'Artigny l'assure, p. 79, et quoique Bossert le conteste, p. 163, on se saurait sans cela expliquer la précision des lettres de Trie, écrivant à  Arneys : "Je me suis ébahi comment  vous m'osez reprocher entre autres choses que nous n'avons nulle discipline ecclésiastique ni ordre, et que ceux qui nous enseignent ont introduit une licence pour mettre confusion partout , et cependant je vois que les vices son t mieux corrigés de par deçà que ne sont en toutes vos officialités… Et je vous puis alléguer un exemple qui est de votre grande confusion. C'est que l'on soutient de par de là (à Vienne) un hérétique qui mérite bien d'estre bruslé partout où il sera…" Plus loin, l'ami de Calvin désigne clairement l'"Espagnol Portugallois" sous ses deux noms de Servet et de Villeneuve. Puis, continuant d'exciter Arneys : "Vous dites que les livres qui ne contiennent autres choses, sinon qu'il se faut tenir à la pure simplicité de l'Ecriture Sainte, empoisonnent le monde, et s'ils viennent d'ailleurs, vous ne les pouvez souffrir : cependant vous couvez là des poisons qui sont pour anéantir l'Ecriture Sainte et même tout ce que vous tenez de chrétienté…" A cette lettre, Trie joint le titre, l'Index et les quatre feuilles du livre de Servet.

Cette dénonciation d'un calviniste émane sans doute de Calvin. Qui possédait alors cers documents ? Qui a pu seule les communiquer ? Toutes les apparences sont contre Calvin.

La lettre de Trie était du 26 février 1552. Dès le 15 mars, après quatre jours de pourparlers entre l'inquisiteur Mathieu Ory (Sur Mathieu Ory, cf. Moreri, Gr. Dict. hist. ; Echard,  Script. Ord. Proedic., II, 162,) le cardinal de Tournon et les représentants de l'archevêque de Vienne, on décidé de prévenir l'autorité royale en la personne du vibailli, et l'officialité primatiale.

Une enquête commence. Réunis chez Gui de Maugiron (Cf. H. de Terrebasse, Hist. et généal. de la famille de Maugiron en Viennois, Lyon, 1905,) "lieutenant général pour le Roi en Dauphiné," les juges appellent devant eus le prévenu. Servet, sans se presser, averti le libraire Arnoullet et fait disparaître les papiers compromettants, et qui lui permit de répondre qu'"il ne se trouverait pas qu'il eût tenu propositions hérétiques ou soupçonnées d'hérésie, qu'il était prêt d'ouvrir son logis pour ôter toute sinistre suspicion…" En effet, ni l'interrogatoire de l'imprimeur Guéroult en l'absence d'Arnoullet, ni les fouilles pratiquées n'apportent rien. On tient conseil chez Palmier : les poursuites sont inutiles, l'affaire est close, si Arneys ne fournit un supplément de preuves…

Son correspondant genevois,  Guillaume Trie, les obtient alors de Calvin : ce sont, à défaut du livre imprimé, des lettres reçues autrefois de Servet, sous le sceau du secret, et vainement redemandées par lui : "Si on lui mettait au devant le livre imprimé, il le pourrait renier : ce qu'il ne pourra faire de son écriture. Par quoi les gens que vous dites, ayant la chose toute prouvée, n'auront nulle excuse s'ils dissimulent plus ou diffèrent à y pourvoir…" (lettre du 26 mars.)

Le 30 mars, nouvelle lettre d'excitation : Servet a déjà été chassé des Eglises d'Allemagne, il y a vingt-quatre ans passés…

Le 4 avril, Mathieu Ory apporte au cardinal de Tournon, à Roussillon, de douzaines de pièces venues de Genève, lettre de Trie, lettre de Servet à l'Institution Chrétienne, lettre de Servet à Calvin, et l'arrestation est décidée, opérée le même soir, en plein palais delphinal, pendant que Servet y soigne des prisonniers blessés. Le geôlier devra faire bonne garde, traiter son prisonnier "honnêtement et selon sa qualité." Ses amis peuvent le visiter encore ce jour-là et on lui laisse son valet Benoît Perrin, âgé de quinze ans. On Lui laisse aussi son argent : "On n'oste point l'argent aux prisonniers en ce lieu-là," disait-il ensuite à une audience de Genève (Troisième Interrog., Calvini opera, VIII, 749. Plus tard, après sa condamnation, ses biens furent confisqués et donnés à l'un des fils de Maugiron : celui-ci écrivit à Calvin pour connaître les créanciers de Servet, qui refusa de livrer leurs noms. M. H. de Terrebasse [loc. cit., p. 36] estime néanmoins qu'en cette affaire, comme en celle de l'évasion des prisons de Vienne, "Maugiron peut avoir tenté de rendre indirectement service à Servet, dit Villeneuve, son médecin et son ami."

Le lendemain, 5 avril, dans l'après-dîner, devant Ory accouru sur sa mule, en toute hâte, devant les représentants de l'archevêque et le vibailli, a lieu le premier interrogatoire.

On lui met sous les yeux des pièces imprimées et manuscrites où il y a "quelques propos qui pouvoient scandaliser," mais celui qui les a écrit les peut "interpréter et dire comme il les entend." Et, en effet, le prévenu explique, de façon à rassurer ses juges, sa théorie du baptême des enfants "sauvés sans foy acquise, ayant toutefois la foy infuse par le Saint-Esprit." Il promet aussi de corriger des expressions douteuses. Et,  "en ce qui sera trouvé contre la foy, il le soubmet à le détermination de notre Mère Saincte Eglise, de laquelle il n'a jamais voulu ni veult s'en despartir." C'est légèrement, sans y bien penser, par manière de "disputation", qu'il a écrit…

Interrogé de nouveau et à deux reprises, le 6 avril, Michel de Villeneuve s'efforce de ne pas parler que de sa carrière médicale, mais les feuilles livrées par Calvin lui sont présentées, et il doit reconnaître son écriture. Puis, tout en niant qu'il soit "Servet", il se perd dans une explication tortueuse sur l'origine de sa correspondance avec Calvin "sub sigillo secreti, et comme fraternelle correction." Alors, explique t-il, "voyant que mes questions estoient à ce que Servet avoit escript, il (Calvin) me répondit que c'étoit moy-mesme Servet : à quoi je lui tournois répliquer que, combien que je ne le fusse poinct, toutes fois pour disputer avec luy, j'estois content de prendre la personne de Servetus et de luy respondre conne Servet, car je ne me soulciois de ce qu'il pouvait penser que moy, mais que seulement nous puissions desbattre nos opinions ; et sue ces termes, nous envoyasmes des espitres l'un à l'autre jusques à nous picquer et injurier". Il le reconnaît ensuite sur a présentation, de diverses lettres : 1° qu'il a eu une opinion particulière (contraire à celle qu'il a exprimée la veille) sur le baptême des enfants, mais qu'il a "laissé tout cela, il y longtemps, et se veult ranger à ce que l'Eglise tient" ; 2°qu'il a écrit la lettre sur la Trinité" en disputant pour la part du dict Servet, non poinct que luy y veuille adhérer, ny croire cella, mais seulement pour voir ce que le dict Calvin penseroit ou sçaurait dire à 'encontre" ; 3° que la lettre sur la chair glorifiée du Christ était adressait à calvin, dans l'espoir que celui-ci pourrait répondre avec plus de liberté à toutes ses interrogations.

Tel est, d'après les pièces officielles apportées par d'Artigny, p. 101-111, le résumé des interrogatoires viennois et du système, au moins évasif, de défense adopté par le prévenu.

En finissant il se déclare prêt à répondre aux juges instructeurs, quand il leur plaira, sur "un chacun chef ou article" du contenu de ses lettres. "Ce que luy avons promis faire, ajoutent les juges, et après avoit faict quelque extraits des principaux poincts, là où il nous semble qu'il y erreur contre le foy". Tout cela nous conduit jusqu'au soir du 6 avril.

 

Et le lendemain,  7avril, il s'échappe !

Evasion favorisée par d'obscures influences et de hautes protections ? Très vraisemblablement. Quoique Mathieu Ory ait demandé qu'on le mît au secret, quoique les juges de Vienne, sans doute pour éviter un soupçon de complicité et pour remplir jusqu'au bout "le deu de leur office," aient réclamé ensuite Michel de Villeneuve aux geôles de Genève (31 août 1553), quoique Servet ait supplié avec larmes ses juges de Genève de na pas le renvoyer en Dauphiné, il ne fait ni perdre de vue l'étrange et large surveillance dont il fut l'objet ni son propre aveu : "que les prisons (de Vienne), luy estoient tenues comme si on eust voulu que se saulvast." La veille de sa fuite, il avait pu envoyer son domestique, Perrin, quérir trios cent écus qui lui étaient dus, auprès du grand prieur de Saint–Pierre, qui vint en personne lui remettre. Quant au geôlier, il dut avouer qu'il avait confié au captif la clef du jardin, et le reste de sa déposition demeura en blanc (Textes et faits résumés ici se trouvent dans plusieurs des études signalées plus haut, particulièrement dans d'Artigny et dans la substantielle compilation de Collombet, Histoire de la Sainte Eglise de Vienne, beaucoup plus exacte que l'Histoire de Vienne de Mermet, dans son ensemble.) Il est équitable de dire, reconnaît M. Dide, que l'archevêque Palmier semble avoir tout fait pour que Servet pût prendre la fuite (P. 121.)" Moins affirmatif et poussant jusqu'au bout la réserve de M. Dide, nous dirons seulement que l'évasion fut certainement l'œuvre des amis viennois de Michel de Villeneuve. On a nommé le vibailli et sa fille, on a nommé Maugiron, on  a nommé le viguier, le geôlier, l'une de ses servantes, on a nommé l'archevêque bien souvent. En l'absence de preuve absolue, il est difficile de s'arrêter à aucun nom ; et sans doute fallut-il, pour faciliter cette fuite des prisons et de la ville, l'entente directe, ou de la connivence passive, ou l'ignorance volontaire de plusieurs personnages (Au 7° interrogatoire de Genève [calv. op., VIII, 789/90,] Servet a simplement déclaré qu'il n'avait eu "aucune faveur et aide" du dit geôlier, que le vibailli avait seulement commandé "de ne le poinct tenir estroit," qu'il avait demandé la "clef des privez" au geôlier, et c'était sauvé.) En ce qui concerne Palmier, il paraît vraisemblablement que s'il tint, lui aussi, à remplir le "deu de son office," quelque peine qu'il en éprouvât personnellement, il ne dut pas non plus se prêter de bon cœur à une poursuite qui s'engageait de façon si étrange, sue des données de provenance si obscure, et qui pouvait servir à des fins aussi intéressées et suspectes qu'inconnues. Au cas même où il ne l'aurait qu'indirectement favorisée, et on ne peut admettre au moins cela, l'évasion de Servet dut être un soulagement.

Cependant, Michel de Villeneuve disparu, ses juges s'occupent d'interroger ses comparses et ses gardiens, de faire rechercher et confisquer ses livres, instruire et achever son procès. Le 16 juin 1553, intervient le jugement du vibailli ; Villeneuve est condamné par contumace à 1000 livres tournois d'amende envers le roi dauphin , de plus, il sera conduit place de la Charnève pour "illec être brûlé tout vif à petit feu… Et cependant sera la présente sentence exécutée en effigie, avec laquelle seront lesdits livres brûlés." Six mois après le vibailli, alors que Servet est monté sur le bûcher de Champel depuis deux mois, les juges de l'officialité prononcent que Villeneuve, "accusé pour raison du crime d'hérésie, composition et impression du christianismi Restitutio," aura ses biens confisqués au profit des Comtes de Vienne, que tous ses livres seront recherchés et brûlés (23 décembre 1553). La copie de cette sentence en latin se trouve, ainsi que les considérants détaillés constatant que Servet fut "un très grand hérétique," dans d'Artigny, T. II, pp. 123-127.

 

Quand au libraire Arnoullet emprisonné, l'on s'en souvient, le même jour que Servet, il fut remis en liberté vers le 14 juillet 1553, s'il ne le fut pas auparavant. Dans une lettre écrite à cette date au sieur Bertet, libraire domicilié en Savoie, il attend pour la semaine suivante sa "totale" délivrance. Il parle aussi de ses difficultés avec Guéroult qu'il soupçonne de l'avoir trompé sue le véritable caractère et les erreurs de la Christianismi Restitutio, d'avoir aussi "corrigé le livre tout du long" et médité de la traduire, si Servet l'eut permis. Cette lettre très curieuse, versée au procès de Servet de Genève, semblerait prouver que Guéroult connut et partagea la doctrine de Servet. Arnoullet, lui, était seulement partisan des idées de la Réforme, comme le démontre le ton général de cette correspondance, le soin qu'il prend de faire détruire les exemplaires de Francfort, surtout la crainte qu'il a de perdre l'amitié de Calvin pour "avoir tenu un tel monstre", le projet qu'il forme d'aller à Genève pour voir ses "bons amis de par-delà", le libraire Crépin, Calvin lui-même, à qui il fera entendre sa justification. Ces relations d'Arnoullet devaient être ignorées à Vienne, même au cours de son procès. Il convie son correspondant à le venir voir à la foire prochaine, et ajoute" Je pense que vous pouvez aussi bien venir que d'autres qui sont venus, et ne sont les choses si périlleuses qu'on les fait (Calvini opera, VII. 753-757)…"

 

Dans l'affaire de Vienne que nous venons de résumer, ce qui étonne, on peut le dire, ce n'est que la justice royale et delphinal se soit conformée aux récentes ordonnances de François 1er concernant la répression de l'hérésie (l'édit de Fontainebleau est du 1er juin 1540, en mai 1542, ordre aux parlements de faire justice des "malsentants de la foy" ; en août 1542, ordre aux évêques d'activer les poursuites "sous peine de saisissement de leur temporel". En 1535, à ce que raconte le Journal du Bourgeois de Paris (cité par Buisson dans l'hist. gén. de Lavisse et Rambeau), le Pape Paul III aurait prié le Roi d'apaiser sa fureur, en faisant grâce.) ; ce n'est pas des hommes d'Eglises, mis du reste en mesure d'agir, aient voulu défendre l'Eglise attaquée dans son dogme, son culte et sa hiérarchie ; ce n'est pas qu'ils aient usé du droit de toute société qui croit à elle-même, à préserver les principes qui lui servent de fondement, en écartant l'hérésie captieuse, allant à ses fins par des voies secrètes ; ce n'est pas même que juges civils et ecclésiastiques aient cherchés une justice conforme à la rigueur des lois existante, quelque répugnance qu'on puisse aujourd'hui professer pour cette contrainte extérieure dont la société laïque était la première à user ; ce qui étonne, et ce qui indigne, c'est que Calvin, un hérétique lui-même, ait sournoisement déchaîné ces rigueurs, c'est qu'il ait osé écrire, après ce qu'on a vu de ses démarches : "Le bruit vole çà et là que j'ai pratiqué que Servet fût pris en la papauté, à savoir à Vienne… Il n'est jà besoin d'insister plus longuement à rembarrer une calomnie si frivole, laquelle tombe bas quand j'aurai dit en un mot qu'il n'en est rien". Malgré cette dénégation intéressée, "le bûcher de Vienne où Servet est brûlé en effigie est incontestablement l'œuvre de Calvin" (Dide, p. 121).

C'est ce que l'on comprend mieux encore lorsque l'on compare les atermoiements, les hésitations des juges de Vienne, leur "évident souci de n'agir que si des preuves irrécusables sont produites", l'indulgence finale qui rendit possible l'évasion du prévenu, avec les procédés employés à Genève contre Servet à l'instigation de Calvin.

Et c'est le

 

 

suite partie III 

 

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